Les bottes de Brasillach et les gros sabots de Moix

Je me souviens que l’un des premiers films dont j’ai dit du bien, au micro du « Libre journal du cinéma », fut Podium (1). C’est pourquoi je lis depuis les chroniques littéraires que Yann Moix publie dans Le Figaro. Lire est un bien grand mot. Je ne fais plus que les parcourir et finirai par les ignorer un de ces jours tant elles ne me semblent guère inspirées. J’ai lu cependant avec plus d’attention une tribune qu’il a donnée à la page « Opinions » du Figaro, le 18 août 2009 (p.19, « Une « utopie » pourrie »), car il y est question du remarquable réseau de salles Utopia. Yann Moix dénonce (le mot n’est pas trop fort) la présentation que la plaquette de programmes du cinéma Utopia d’Avignon fait du splendideTemps qu’il reste. C’est un admirable festival d’amalgame, de manichéisme, de police de la pensée que Yann Moix a produit là ! « Police juive de la pensée », avait écrit Annie Kriegel dans les mêmes colonnes (Le Figaro, 3 avril 1990), à propos de la loi Gayssot, si mes souvenirs sont bons. À coup sûr, Yann Moix la clouerait au pilori, puisqu’il n’accepte pas que l’on puisse parler de « milices juives », y compris à propos de celles qui s’occupèrent de l’expulsion de Palestiniens de leur terre en 1948, que montre Elia Suleiman dans son dernier film. Il s’agit à ses yeux d’un oxymore honteux, nécessitant comme il se doit l’emploi d’une jolie reductio ad hitlerum. Des juifs ayant été des victimes, ils ne pourraient y avoir de bourreaux juifs ? Mais a-t-on seulement le droit d’accoler les deux termes ? La suite, qui s’efforce d’assimiler l’antisionisme à de l’antisémitisme, selon une stratégie éculée mais de plus en plus utilisée et que d’aucuns essaient d’imposer par la loi, montre que Yann Moix veille pour que tout terme péjoratif à ses yeux ne puisse plus être accolé au mot juif.

Cela m’a rappelé que, parallèlement, la pensée correcte exige aussi qu’aucun terme jugé valorisant ne puisse jamais plus être utilisé à propos des « salauds », comme Yann Moix désigne les réprouvés de l’histoire. Quel terme plus valorisant que « victime » de nos jours ? Et quel « salaud » plus emblématique que Robert Brasillach ? Aussi, voici quelques années, un érudit du Sud-Ouest ayant osé écrire, dans une encyclopédie régionale, que Robert Brasillach, suite à ses errements idéologiques, fut l’une des « victimes » de l’Épuration avait-il provoqué une indignation quasi nationale… Au demeurant, Yann Moix choisit comme repoussoir Robert Brasillach – voyez comme le Monsieur est original. Le personnage est suffisamment honni pour qu’il ne soit pas nécessaire d’éprouver le moindre scrupule à écrire n’importe quoi à son sujet. Rapportant des propos d’Utopia scandaleux à ses yeux, Yann Moix écrit : « Ce n’est pas Robert Brasillach [qui a écrit cela], ou plutôt si : ce sont les Brasillach d’aujourd’hui. Ils ne se déguisent plus en officiers allemands, avec des bottes et des insignes ; ils portent des sandalettes et se parfument au patchouli, aiment la poterie et les bougies bio. » Habile moyen, sous couvert de métaphore, de reconduire la légende d’un Brasillach ayant revêtu l’uniforme allemand. Yann Moix aurait souhaité confirmer l’adage selon lequel « les clichés ont la vie dure » qu’il ne pourrait s’y prendre mieux !


Note :

(1) Film que je m’abstiens de revoir depuis de peur de comprendre l’étonnement que mes propos provoquèrent chez mes amis cinéphiles !

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