Je Suis Partout

1936

LETTRE A UNE PROVINCIALE : VOYAGE DANS LA LUNE
Vous qui n’avez pu lire les journaux de Paris, ma chère Angèle, vous me demandez de vous renseigner sur ce qui se passe. Votre esprit est anxieux de connaître la vraie figure de nos nouveaux maîtres, et vous voulez savoir comment se sont déroulées ces journées étonnantes où le Front populaire, élu du Tout-Puissant, s’est avancé vers la Terre Promise. Je sais bien que vous ne cachez pas vos sympathies pour un régime qui donne enfin leur juste place à Mme Picard-Moch, confinée dans les soins du ménage, et à Mme Brunschvicg, qui occupait ses loisirs avec la philanthropie organisée. J’ai donc pour vous essayé de pénétrer dans cette Bastille démocratique, où l’on prépare au peuple son bonheur, le ,jour même où. M. Blum présentait son ministère.
Je ne l’avais jamais, je l’avoue, contemplée que de loin. I1 me fut extrêmement difficile de franchir les rangs des suffragettes qui, privées de café et de dessert, assiégeaient dès le début de l’après-midi les abords de la Seine. Dussé-je vous contrister, je vous signalerai que ces dames ne rencontraient guère que la risée et qu’elles n’avaient pas de grâce. Hélas! les hommes sont ainsi faits que le mouvement féministe aurait plus de chances de leur plaire si Marlène Dietrich et Danielle Darrieux marchaient en tête des revendicantes. « Vous êtes bien laide, ce soir, mère Ubu. Est-ce parce que nous avons du monde à dîner? » Ne me grondez pas, voulez-vous? Je veux bien que les femmes votent, mais je n’aime pas les suffragettes.
Mais si je réussis à n’être pas déchiré par les Ménades, je ne pus entrer, reconnaissons-le, jusque dans le Saint des Saints. Les tribunes du public (vous ignorez peut-être que les séances de la Chambre sont « publiques »), en ces jours de grand spectacle, sont prises d’assaut par des hordes pleines de valeur guerrière.
Je fus privé d’entendre M. Blum, mais j’eus le bonheur de voir M. Herri.or.. Ceci compense cela. Vous savez peutêtre que, par les salons qui mènent à la présidence, le président de la Chambre, les jours de séance, arrive avec lenteur, vêtu de son habit. Les tambours résonnent, les gardes présentent les armes, l’éclair des sabres luit, et l’on voit s’avancer, un peu humble devant tant de pompe militaire, ce gros monsieur que vous aimez pour son grand coeur. I1 m’a semblé bien fatigué, et son ventre, qu’il porte en avant avec une indiscutable habileté, donne à son habit une forme assez disgracieuse. D’autre part, il est suivi d’une demidouzaine de jeunes messieurs en complet gris, qui bavardent avec l’allégresse excusable dans les enterrements, et l’on ne saurait dire que cette débandade, ni même ce volumineux maître d’hôtel en habit, s’accordent tout à fait bien avec le tambour et avec les sabres. Mais j’avais juré de ne vous dire que ce que vous auriez trouvé dans les journaux, et les journaux ne refusent jamais la majesté au président de la Chambre.
Puisque je ne pouvais entrer plus avant, je suis resté dans ces fameux couloirs, dans cette fameuse salle des PasPerdus, où, si l’on en croit certains, on se renseigne si aisément sur les véritables opinions des élus du peuple. Ne frémissez point: je ne vous ferai pas de révélations. La salle des Pas-Perdus ressemble beaucoup à un hall de grande gare: elle est ornée d’un président du Conseil en forme de Laocoon, enveloppé dans les mille serpents d’une majorité parlementaire (je suppose du moins que tel est le véritable sujet de cette statue), et d’un homme nu et plein de remords, qui, auprès d’une dame éplorée, plonge dans son coeur un couteau de cuisine. Par les portes entrouvertes, on aperçoit la salle des Quatre-Colonnes et d’autres parties du Saint des Saints interdites au commun des mortels. J’eus la satisfaction de contempler ainsi quelques secondes M. Léon Blum: il a le visage souriant et pincé d’un professeur chahuté, sans cesse aux aguets du coup de pétard ou du bourdonnement séditieux. Mais une porte m’en voila l’éclat, et, durant toute la séance, je ne vis plus circuler que M. Bergery, que les débats ne devaient point intéresser, et qui passait sans arrêt d’une salle à l’autre, arrêtant des amis, recevant des solliciteurs ou donnant des ordres pour le Rubicon de demain.
Encore M. Bergery est-il un fort bel homme, un junker allemand de grande allure. Vous n’avez pas idée, chère Angèle, des étranges personnes qui circulent dans les couloirs de la Chambre, et peut-être l’habitent, pareilles à des poissons chinois, à demi aveugles dans leur aquarium. Je vous surprendrai sans doute en vous disant, le plus calmement du monde, que j’ai rencontré plusieurs monstres. Je parle, bien entendu, de monstres zoologiques, tels qu’on en montre dans les foires. Nul ne semblait s’apercevoir que, sur ce banc de velours vert, une sorte de grand oiseau jaunâtre, aux cheveux presque verts, lisait un journal, et qu’il était vêtu d’une jaquette et d’un pantalon à carreaux orné d’une large bande de soie beige. Nul ne semblait s’étonner de la présence d’un énorme nain qui voltigeait comme un ballon de siège en siège, riant aux anges et caressant, au-dessus de sa lavallière à pois, une barbiche septuagénaire. Je ne parle pas, naturellement, des grandes barbes carrées qui s’avançaient trois par trois, comme dans le dernier film des frères Marx, ni des faux cols de douze centimètres, ni des cravates. Aucune revue de province n’oserait habiller ainsi ces anciens représentants du peuple, ces journalistes vieillis. Et pourtant, ils sont là, et nul ne s’en étonne. Nul ne songe à les faire partir, comme nul ne chasse ces curiosités de musée Dupuytren qui errent en liberté, ces foetus boursouflés qui ont peut-être sur nous quelque autorité. Jamais on ne m’avait parlé de ces particularités étranges, et j’avoue qu’elles m’ont beaucoup frappé: peut-être est-ce là un secret national, et je vous prie, Angèle, de ne pas le révéler.
C’est pourtant ainsi que j’ai pu me confirmer dans l’idée que le Palais-Bourbon était un monde à part, où les bruits du dehors ne pénètrent point, et qui a sa faune particulière. Lorsque les cinq coups de sonnette annoncèrent la suspension de la séance, je pus voir alors de plus près quelques-uns des nouveaux élus. Ceux qui sont jeunes ont su adopter une attitude pleine de modestie et d’orgueil à la fois, qui m’a pleinement satisfait. On se les montrait discrètement, comme on se montrait les nouveaux ministres. « Voici Sports-et-Loisirs », me murmura-t-on, car le nom est si beau que la fonction a supprimé l’homme. Et j’écoutai ce que disaient les oracles.
Ce jour-là, chère Angèle, Paris était en grève. Vous surprendrai-je beaucoup en vous disant que le Palais-Bourbon en était informé, mais qu’il songeait à autre chose? Il s’occupait de majorité, de ministères, et je crois bien que les journalistes étaient les seuls à s’intéresser au-dehors. Dans la salle, on s’était fait des risettes, et le vieux jeu parlementaire avait recommencé. Même si vous avez appris que M. Chiappe et les communistes s’étaient dit des paroles peu aimables, soyez tranquille: cela aussi est dans l’ordre et n’a point troublé la cérémonie.
Je me convainquis de plus en plus profondément de Pilot étrange que forme la Chambre dans le monde, et des moeurs des peuplades qui l’habitent, car ,j’ai eu la chance de parler assez longuement avec un député de la majorité, ce dont vous me voyez très fier. Je vous ai peut-être jadis parlé de ce garçon, ma chère Angèle. Au lycée, où nous fûmes ensemble, il était extrêmement fort à la barre fixe et à la dissertation philosophique. Je l’ai revu avec plaisir. « Comme tous les intellectuels, me dit-il d’emblée, je me suis senti attiré par la politique. » Une conversation si bien engagée ne pouvait que demeurer sur les hauts lieux: elle y resta. Mon ancien camarade m’avoua ne pas savoir ce que Paris pensait des grévistes, mais ne pas s’en effrayer. « Dans mon parti, déclara-t-il, beaucoup ont peur. Moi, je trouve que ce mouvement appuie le gouvernement. » Et il m’expliqua que la loi est l’expression de la volonté générale, en des termes d’une grande noblesse, et que l’idée de propriété particulière était périmée.
Telles sont, chère Angèle, les lois de la tribu. De même que l’on voit passer, au long des fenêtres, des monstres curieux et des fantômes plus ou moins à vendre, de même les vivants qui entrent ici perdent tout contact avec la vie. Paris en grève ou en émeute intéresse sans doute les chefs du gouvernement, et MM. Blum et Salengro doivent avoir leur opinion. Mais les autres vont écouter « l’exposé de M. Salengro », le matin, comme ils iraient au cours de M. Brunschvicg, avec une vague envie de chahuter. Car on leur fait des exposés, j’ai appris aussi cela, on leur fait la classe par groupes et par partis. Que leur importe! Ils respirent l’air de la nouvelle planète. Je ne crois pas, ma chère Angèle, que vous et moi ayons beaucoup de rapport avec ces Lunaires ou ces Martiens.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 13 juin 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : VISITE A LEON DEGRELLE
Vous avez su, ma chère Angèle, que j’ai passé en Belgique la semaine où les cafés parisiens ont fait grève, non point, comme vous semblez l’insinuer, par un amour immodéré de la bière belge, laquelle est excellente, ni pour placer en des banques sûres des capitaux que je n’ai pas. Je vous raconterai quelque jour ce voyage, mais il faut d’abord que je réponde à la question un peu anxieuse que vous me posez: « Avez-vous vu Léon Degrelle? » Je reconnais bien là l’illogisme charmant de votre coeur et de votre esprit: vous aimez le Front populaire, et vous levez volontiers, au thé de vos amies, un poing d’ailleurs menu et délicieux, mais vous êtes sensible aux meneurs d’hommes, et le dernier-né de ces chefs, secrètement, ne vous déplaît pas.
Eh bien, rassurez-vous, ma chère Angèle, j’ai vu l’homme dont vous me parlez. J’aurais, je l’avoue, quelque scrupule à vous le décrire, si je m’adressais à une autre: les Français sont assez maladroits à parler des choses de Belgique, et j’aurais peur de me tromper. J’ai lu dans le journal Rex un pastiche fort malicieux: le récit d’une entrevue avec Léon Degrelle par un journaliste parisien de grande information. Croyez-moi, c’était tout à fait cela: mais j’aimerais autant ne pas être ce journaliste.
J’ai donc vu Léon Degrelle, le jour exact où il atteignait sa trentième année, le 15 juin dernier. Ce jeune chef, à vrai dire, ne parait même pas beaucoup plus de vingt-cinq ans. Et ce qu’il faut avouer d’abord, c’est que, devant ce garçon vigoureux, entouré d’autres garçons aussi jeunes, on ne peut se défendre d’une assez amère mélancolie. On a cru déconsidérer Rex en l’appelant un mouvement de gamins. Aujourd’hui, il y a autour de Léon Degrelle des hommes de tout âge, et la seule jeunesse qui importe est celle de l’esprit. Mais l’essentiel reste dans la jeunesse réelle, la jeunesse physique des animateurs, qui s’est communiquée à tout l’ensemble. Hélas! ma chère Angèle, quand aurons-nous en France un mouvement de gamins?
A d’autres observateurs plus âgés, peut-être, après tout, les bureaux de Rex seraient-ils pénibles, comme ces bureaux du quotidien Le Pays Réel où j’irai tout à l’heure acheter quelques brochures et cet insigne rexiste par quoi j’étonne les passants, à Paris. J’ai déjà vu de ces permanences d’étudiants, désordonnées, vivantes, où semblent régner la blague et l’humour. Et puis, on se dit que ces étudiants ont derrière eux des centaines de milliers d’hommes, qu’on les écoute, qu’ils peuvent être l’aube d’une très grande chose, et que nous avons, en tout cas, beaucoup à apprendre d’eux.
Je vois s’avancer vers moi ce jeune homme agile, bien portant, dont les yeux brillent si joyeusement dans un visage plein. Il me parle de sa grosse voix faite pour les foules, éclatante mais naturelle. Je ne sais pas encore ce qu’il me dit, ce qu’il vaut: je sais seulement qu’il respire une joie de vivre, un amour de la vie, et en même temps un désir d’améliorer cette vie pour tous, de combattre, qui sont déjà choses admirables. Je ne crois pas, ma chère Angèle, qu’il y ait de grands chefs sans une sorte d’animalité assez puissante, de rayonnement physique. J’ignore si Léon Degrelle a d’autres qualités: il a d’abord celles-là.
I1 en a d’autres aussi visibles d’ailleurs et tout aussi instinctives.
- Je ne suis pas un théoricien politique, dit-il avec force. La politique, c’est une chose qui se sent, c’est un instinct. Si on n’a pas cet instinct, il est inutile de chercher quoi que ce soit. Mais bien sûr, il faut travailler, il faut faire des efforts. I1 y a plusieurs années que nous nous faisons connaître. I1 ne vient pas en un jour, l’été.
Comme cette phrase semble lui convenir, cette vision saisonnière de la politique, cette grande façon de sentir le vent, de chercher le courant charnel des choses. C’est par là que Léon Degrelle a touché tant d’esprits en Belgique, et même au-delà des frontières. Il a cristallisé dans Rex non point des idées, mais des tendances. Tendances qui sont traduites d’ailleurs dans le détail d’une manière beaucoup plus précise qu’on ne le croit. Car c’est justement parce qu’il se méfie de l’abstraction, et qu’il a des réclamations de détail que Rex a du succès: c’est le détail qui est notre vie quotidienne, et non le général, et les femmes, ma chère Angèle, devraient comprendre cela.
- C’est ce que les partis de droite, en France comme en Belgique, n’ont pas su voir, me dit-il. Ils ont un programme social, bien sûr, mais jamais ils ne l’appliquent à la vie. Ils ignorent cette vie. La seule classe qui ait une éducation politique, bonne ou mauvaise, c’est la classe ouvrière: c’est la seule qui assiste à des réunions, qui lise des journaux, qui sache réclamer ce qu’elle veut. Les partis de droite se sont exclus de cette participation du peuple à la vie. Et sans le peuple, voyons, que voulez-vous faire?
Seulement, pour cela, il faut commencer par comprendre.
« Notre mouvement est un mouvement populaire. I1 ne faut pas croire que ce sont les socialistes qui font quelque chose pour les ouvriers. La semaine de quarante heures? Elle existe depuis deux ans en Italie. Et à partir de l’an prochain, en Allemagne, on va emmener les ouvriers en croisière de trois semaines, aux Canaries, aux Açores, sur des bateaux aménagés pour eux. Ce sont les régimes d’autorité qui instituent des fêtes du travail, qui font comprendre sa dignité à l’ouvrier. Voilà pourquoi il vient à nous. »
Et il se met à rire, soudain, avec cette jeunesse qui ne l’abandonne jamais.
- Ah! les communistes sont furieux! Ils ne peuvent plus organiser de réunions, ils sont obligés de venir porter la contradiction aux nôtres. Le drapeau rouge? C’est notre drapeau! Le Front populaire? Il n’y en a qu’un en Belgique: « Le Front populaire Rex ». L’Internationale? Nous la chantons – avec d’autres paroles. Les grèves? Nous revendiquons tout ce que demandent les ouvriers. Je vais déposer une proposition de loi pour l’augmentation des salaires de 10%. Seulement, pas de démagogie: il faut en même temps déposer une proposition pour augmenter les recettes du même chiffre.
Devenu plus grave, il ajoute:
- L’important., c’est l’esprit dans lequel tout est fait. Lors d’une catastrophe dans nos mines, notre roi Albert a demandé à un ouvrier: « Que voulez-vous? » Et l’ouvrier a répondu: « Nous voulons qu’on nous respecte. » Voilà l’essentiel. Voilà ce que ne comprennent pas les partis de droite, ni chez vous ni chez nous.
Léon Degrelle s’est mis à marcher dans son bureau. I1 a une sorte de colère contre toute cette incompréhension des hommes de droite, des hommes de gauche, toutes ces vieilles formules, tout ce qui irrite, à l’intérieur de toutes les frontières, à la même heure, tant de jeunes gens. Pêle-mêle, il m’explique ses projets, où se marient si curieusement le corporatisme moderne, les principes chrétiens. Il veut créer un service social pour les femmes, envoyer en journée chez les malades, les accouchées, des jeunes filles bourgeoises, il veut faire aimer leur travail à tous ceux qui travaillent. Et peut-être, sur certains principes économiques, des spécialistes auraient-ils à discuter. Je ne suis pas spécialiste, je ne suis pas venu pour discuter. Pas plus que je ne discuterais (en aurais-je le droit?) la politique proprement belge de Léon Degrelle, flamingante en Flandre, wallonne en Wallonie. Qui sait si elle ne sauvera pas la Belgique? Tout ce qui me touche est ce journal qu’il me tend, le numéro d’aujourd’hui du Pays Réel: « Travailleurs de toutes les classes, unissez-vous! » puis-je lire en titre. C’est l’accent direct, le vocabulaire neuf de ce parti de gamins. On peut en penser tout ce qu’on voudra, on les sent proches de soi.
Et puis, la Révolution de Léon Degrelle est une Révolution morale. I1 n’y en a point d’un autre ordre. Léon Degrelle veut ranimer les hauts sentiments, l’amour du roi, l’amour de la nation, aider la famille, accorder le bonheur terrestre, autant qu’il se peut, à celui qui travaille. C’est ce qu’ont fait Mussolini ou Salazar. Qu’on ne s’étonne pas s’il soulève autour de lui tant d’espérances, et aussi tant de haines. Nous parlons ensuite de la France, de sa culture, envers qui il reconnait tant de dettes, de ses hommes, du désir que doit avoir tout civilisé de voir notre pays sortir de ses formules usées et de ses dangereuses illusions. Je vois bien que nos partis, quels qu’ils soient, ne disent rien qui vaille à ce jeune homme violent et direct. « I1 n’y a qu’un parti à droite qui sait ce qu’il veut chez vous, me dit-il, c’est l’Action française ». Et il ajoute: « Naturellement, nous avons tous lu Maurras ». Puis il retourne à son amour de l’action, à ses réunions immenses, à ses projets matériels, qu’enflamme un grand espoir. Soudain, il s’arrête encore, revient à la France, pour me jeter: « I1 est possible que vous n’ayez qu’un homme, en France, dans le personnel politique proprement dit: c’est Doriot. »
Pourquoi vous cacherais-je, ma chère Angèle, que j’ai quitté Léon Degrelle avec une certaine amertume. L’autre semaine, j’étais à la Chambre, devant des fossiles jeunes et vieux. Ici, il y aurait peut-être beaucoup à discuter, et bien des points demeurent encore obscurs dans ce rexisme, même après avoir lu les livres de ses jeunes docteurs. Je ne veux rien juger sur une heure de temps. Mais il n’y a pas au monde seulement les livres. Cette jeunesse, morale et physique, cette assemblée de jeunes gens qui semblent presque s’amuser à construire un univers, et qui, en fait, travaillent avec acharnement, parlent, écrivent, se battent, courent sans cesse sur les routes et dans les trains, s’arrêtent aux moindres villages, et dorment deux ou trois heures par jour, mais sans jamais abandonner leur joie, tout cela, pourquoi ne le dirais-je pas? m’émerveille et m’attriste. De toutes les tendances confuses qui agitent la France ne pourrait-il sortir quelque jeunesse enfin?
Je ne sais pas ce que fera Léon Degrelle, et je ne suis pas prophète comme M. Blum. Mais croyez-moi, ma chère Angèle, il est assez émouvant de s’arrêter au seuil de quelque chose qui commence, qui est encore menacé par tant de dangers, de regarder une espérance qui commence à germer – et, ma foi, même si nous ne devions pas tout en aimer dans l’avenir – de l’envier.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 20 juin 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : JEAN CASSOU, Prix de la Renaissance
Vous me demandez, ma chère Angèle, qui est ce M. Jean Cassou qui vient d’obtenir le prix de la Renaissance, et qu’on connait peu en province. Parmi les lumières de l’intellectualité antifasciste, il faut que j’avoue la faiblesse que j’ai toujours eue pour lui. I1 fait partie de cette phalange audacieuse de fonctionnaires qui se sont attachés, suivant le mot de M. Blum, à faire régner l’esprit républicain dans les hautes administrations. Par malheur, le chiffre de ses appointements est loin d’égaler celui de M. Zyromski, et il. n’a pas de Versailles à conserver, comme M. André Chamson. Ce qui, on le conçoit, le met dans une situation nettement inférieure auprès de ces messieurs, plus ferrés que des ducs de Saint-Simon sur la question des préséances.
Servi par une étonnante facilité naturelle, M. Jean Cassou s’est donc mis à écrire. M. Jean Cassou a parlé à peu près de tout ce dont on peut parler en ce bas monde. I1 a composé de petits romans obscurs et poétiques, où, à l’aide de bains de fixage appropriés, il faisait virer au sombre tous les clichés d’Alain-Fournier. Il a vaticiné sur la poésie moderne, et sur Tolstoî aussi bien que sur Baudelaire. Nous avons tous trouvé cela très gentil, cela ne faisait de mal à personne.
Comme vous le savez, ma chère Angèle, s’éveil-la un jour à l’Orient des peuples la grande libération de la pensée antifasciste. Peut-être M. Jean Cassou, qui, jusque-là, ainsi qu’il l’a dit lui-même, votait « modéré », arriverait-il à réaliser sa destinée. Le combat était rude, les hautes places étaient prises, le nombre des penseurs indépendants croissait d’heure en heure. Qu’importe! M. Jean Cassou se lança dans la bataille. Et c’est alors que, suivant notre humeur, nous nous sommes sentis affligés ou amusés.
Voici quelques années, figurez-vous, je me rappelle avoir vu M. Cassou dans une thurne de l’Ecole Normale, où il avait accompagné Tristan Tzara. Ce Roumain monoclé, qui ressemble moitié à Galipaux et moitié à Rigadin, nous lut des proses obscures tirées de L’Homme approximatif. Non moins approximatif, M. Cassou, secouant ses cheveux d’ébène, se lançait dans des explications véhémentes qu’il projetait autour de lui comme la seiche son encre. Les explications de M. Cassou sont toujours un peu obscurcissantes. Néanmoins, il nous parut gentil, animé des meilleures intentions, et, somme toute, approximativement inoffensif.
Mais, depuis que les intellectuels marchent en rang, M. Cassou est devenu quelque chose comme l’adjudant de cette vaillante troupe. Toujours noir et toujours véhément, il a pris à coeur tous les articles du règlement de l’infanterie en campagne. Aussi lui laisse-t-on volontiers les restes, les débris de la pensée antifasciste, ou, si l’on préfère, les rogatons. A d’autres les grands thèmes neufs de la réconciliation française, du stakhanovisme, de la patrie de saint Thomas, de la primauté insolente et radieuse de Louis XIV, dont M. Thorez est si fier! Pour amuser M. Cassou, il reste l’anticléricalisme et le vocabulaire des romantiques. Sans y voir trop loin, tandis que les petits camarades doivent se pousser du coude, M. Cassou vante la pensée de Victor Hugo, traîne dans la boue les prêtres et les rois, chante le progrès, invoque la nuit du moyen âge, les ténèbres de l’Inquisition et l’aube de 1789. On a pu lire de lui tels articles sur Hugo que les seules tables tournantes de Jersey avaient pu lui dicter. I1 professe, en outre, que la décadence du portrait moderne est due aux sales physionomies de ces messieurs des deux cents familles.
Hélas! où va se cacher l’ironie divine! Qui eût dit que le conteur de tant de romans déjà démodés, que le commentateur des plus obscurs surréalistes, emmènerait un jour Dada au Café du Commerce, assoirait Rimbaud et Picasso entre Bouvard et Pécuchet? Et sans doute, me direz-vous, le nom de M. Cassou connaît-il ainsi la faveur populaire? Je l’espère pour lui. Mais je vois aussi qu’il est, malgré tout, assez loin de l’autorité de M. Gide, pape distant et hautain, de M. Chamson, qui fait la parade devant sa boutique, des glorieux savants Perrin et Langevin, arcades ambo, et même du général de pompiers Pouderoux. Et cela me rend un peu triste, ma chère Angèle, car M. Cassou est plein de bonne volonté.
On imagine un univers où tout serait à sa place et où M. Cassou, hispanisant distingué, nous donnerait de temps à autre des articles charmants sur Lope de Vega ou sur Calderon: il doit déjà lui être beaucoup pardonné pour avoir exhumé et corrigé la première traduction française du Don Quichotte, celle d’Oudin et Rosset, dont il a fait un chefd’oeuvre. Mais cela est peu de chose à qui veut libérer le monde et la pensée. Nous allons désormais avoir la pleine mesure de M. Cassou: il vient d’être nommé rédacteur en chef d’Europe.
Sur cet avancement, nous ne savons pas tout et nous ne saurons sans doute jamais tout. M. Jean Guéhenno a quitté Europe, qu’il avait fondée, dans des circonstances obscures qui ont étonné tout le monde. Que se passe-til? demanda-ton à droite et à gauche . On supposa que M. Guéhenno, vieux libéral, ne convenait guère à la nouvelle politique de force du Front populaire. Quoi qu’il en soit, le bouillant M. Cassou a pris sa place, assurant aux abonnés que rien ne serait changé. Nous sommes bien en dehors de ces querelles: il nous tarde pourtant de voir se refléter dans la revue qu’il dirige toute la brillante confusion d’esprit, toute la poésie tourbillonnante de l’auteur des Nuits viennoises et du Pays qui n’est à personne. Maintenant qu’il est revêtu d’une dignité nouvelle, vos amis, ma chère Angèle, auront peut-être pour lui un peu plus de respect qu’ils ne semblent en avoir.
Vous pouvez être assurée, en tout cas, que M. Cassou remplira son devoir, tout son devoir d’intellectuel antifasciste. Révolutionnaire-né, héritier des protestants des Dragonnades, M. Chamson souffre sans doute dans son coeur de conserver le palais de Louis XIV. Admirateur de toutes les hardiesses, disciple de Joyce, de Tzara et de Saint-JohnPerse, soyez certaine que M. Cassou ne souffre pas moins d’être le conservateur de toutes les vieilleries de la pensée quarante-huitarde, de tous les poncifs politiques et sociaux. Mais au-dessus des répugnances personnelles, vous le savez mieux que personne et vous me l’avez souvent dit, il y a la Cause. Je sens déjà votre coeur charmant frémir d’enthousiasme devant tant d’héroïsme: je ne saurais vous conseiller admiration mieux placée. Par dévouement, ma chère Angèle, M. Jean Cassou est tout prêt, s’il le faut, à devenir le Monsieur Homais de la nouvelle révolution.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 27 juin 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : LOISIRS, DELICES ET ORGUES
Vous vous inquiétez, ma chère Angèle, qu’un malheureux destin vous retienne en province. Vous n’êtes pas comme certaines de vos amies, inquiètes des bruits qui courent, qui hésitent à prendre le train pour la capitale, craignant d’y voir les fêtes décommandées, les hôtels fermés et, faute de porteurs, leurs bagages sur le quai des gares. Ce sont là, vous en êtes persuadée mieux que quiconque, infâmes calomnies de la réaction, et M. RolandMarcel a déjà parlé du « formidable » effort que fait le Front populaire pour attirer et retenir le touriste vagabond. Et voici que vous m’écrivez, pleine de nostalgie, pour me demander ce que vont être, ce que sont peut-être déjà, ces vastes représentations où tout un peuple sera soulevé d’espérance mystique.
Je vois, Angèle, que vous lisez les journaux, et que ces gazettes vous ont appris que le Front populaire rêvait de donner à la France un théâtre nouveau, de ressusciter les antiques splendeurs de la Grèce, du moyen âge ou de la Russie soviétique. Je me suis renseigné pour vous, ma chère Angèle, sur ce grand théâtre populaire que l’on veut créer, et j’ai même vu quelques enthousiastes. Vous devinez s’il faut que je vous aime.
Sur les dates, sur les réalisations, je n’ai rien obtenu de bien précis, et vous serez prévenue à temps. Mais vous avouerai-je que ce qu’on m’a dit des auteurs n’a pas laissé de m’inquiéter un peu? L’Union des Théâtres indépendants de France vient de se fonder, sous les auspices de la Maison de la Culture et la présidence de M. Charles Vildrac. M. Charles Vildrac s’est rappelé récemment à l’attention par un acte de patronage où il brodait son drapeau rouge de petites fleurs bleues. Quant à la Maison de la Culture, invention de MM. Malraux, Aragon et Cassou, je vous respecte trop pour penser que vous ignorez quoi que ce soit de son rôle et de ses intentions. C’est cette Union qui va, selon toute vraisemblance, nous donner ce théâtre pour le peuple que nous espérons.
Hélas! ma chère Angèle, je tremble un peu. Figurez-vous qu’on nous promet le Quatorze Juillet de M. Romain Rolland, qu’on réveillera pour l’occasion des étagères poudreuses où il s’endort. Figurez-vous qu’on ira exhumer de vieilles farces de la Révolution et le Monsieur Prudhomme d’Henry Monnier, qui est bien le vaudeville le plus plat et le plus ennuyeux qu’on puisse imaginer, et L’Île des esclaves de Marivaux, que j’ai vu jouer par les étudiants de la Sorbonne, et qui est si triste à écouter, ma chère Angèle, si triste!…
Ah! comme ,j’admire les réjouissances qu’on promet à notre bon peuple, qui n’avait vraiment pas mérité cela! Une association de pions et de clowns, de Sorbonnards jeunes et vieux, se précipite avec volupté vers son casier à fiches, vers les exhumations historiques, vers les sujets de diplômes. C’est cela, la Révolution, en France. Voyez-vous, je ne juge même pas le talent des auteurs étrangers: je ne suis pas sûr du tout que cette Vie d’un Camion pendant la marche sur Rome, qu’ont représentée les fascistes florentins, l’an passé, ou que telle pièce russe sur le Dnieprostroi ou sur les mines vaille quelque chose (et même, je me méfie). Mais je ne puis sans mélancolie comparer les erreurs neuves, les erreurs jeunes, avec l’ahurissant effort de ces professeurs, fils et neveux de professeurs, joués à la Comédie-Française, ambitieux de ruban rouge et de places, le derrière brûlant à la pensée d’un siège académique, et qui, lorsqu’ils veulent célébrer la Révolution, vont chercher le XVIIIe siècle raisonneur, ses bergeries rousseauistes, les pamphlétaires de Louis-Philippe et, plus poudreux encore, M. Romain Rolland!
Vous rappelez-vous, ma chère Angèle, comment le vieux Vallès parlait de ces fonctionnaires de la Révolution qui l’entouraient et le dégoûtaient si fort? Comment il s’indignait de ne voir que des proviseurs rouges d’un bachot jacobin? Ah! le temps des cuistres n’est pas encore passé, ni le temps des mandarins. Le pauvre peuple, qui réclame naîvement des fêtes, je ne sais pas ce qui lui conviendrait le mieux: je ne sais pas si c’est le film américain, si c’est La Tour de Nesles, si c’est OEdipe roi, et je crois bien que c’est tout cela à la fois. C’est peutêtre aussi une oeuvre qui lui parle de sa misère à lui, de sa grandeur à lui, de son espérance à lui. Ce n’est certainement pas le plus médiocre Marivaux, heureusement sombré dans l’oubli, ce ne sont pas ces résurrections tentées à coups de fiches et de brochures, qui vont faire tressaillir de joie les professeurs les plus barbus et les plus mités de nos Sorbonnes.
I1 m’arrive souvent de me dire que je serais bien triste si j’étais révolutionnaire. Je me le dis aujourd’hui, comme à chaque manifestation de la Maison de la Culture. Ce mouvement intellectuel antifasciste semble avoir hésité longtemps entre plusieurs devises. Ces révolutionnaires ont crié: « La police avec nous! » Ces antimilitaristes ont crié: « L’armée avec nous! » Ces athées ont crié: « Les curés avec nous! » C’est qu’au fond, ils sont avides d’ordre, de célébrités classées, d’illustrations patentées. C’est qu’ils sont béats d’admiration devant les distributions de prix solennelles que président MM. Langevin, Alain, Cassou et le général Pouderoux. C’est que tous ces cris divers, chez ces conformistes-nés, se résument en un seul: « Les pompiers avec nous! »
Petits bourgeois de la Révolution, ils promettent à leurs troupes des délices cataloguées, des plaisirs à estampille. Ils feront des fêtes de Paris quelque chose d’aussi gai qu’une soutenance de thèse.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 4 juillet 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : HISTOIRES VRAIES
Vous êtes inquiète, ma chère Angèle, sur le sort de la République et du gouvernement qu’elle s’est donné. I1 n’est besoin, en effet, que de lire les gazettes dont vous faites votre pâture quotidienne pour y deviner une sourde inquiétude. Pour ma part, je ne saurais vous donner des renseignements bien neufs, n’étant pas dans le secret des dieux. Mais peut-être cela vous intéressera-t-il de savoir que je viens de passer quelque temps en Alsace, d’où je vous écris. Car il me semble que les journaux n’ont pas accordé beaucoup d’importance à certains faits, menus et grands, qui me paraissent assez révélateurs.
Figurez-vous que dimanche dernier, un ou deux ministricules, pendant que M. Lebrun parlait à Annecy, vinrent présider je ne sais quelle fête dans une petite ville alsacienne. On leur chanta quelque vingt fois la Marseillaise, et ils durent subir plusieurs discours pleins de courtoisie, où on leur expliqua, à propos de bottes, que la France n’avait et ne voulait qu’un seul drapeau: le drapeau aux trois couleurs. Vous savez que les Alsaciens sont malicieux, et malicieux à froid. A l’issue du banquet, après une dernière Marseillaise, un des notables se leva et, se tournant vers la Sous-Excellence, déclara à voix haute:
« Oui, mais la France a un autre chant, un chant aussi officiel et aussi nécessaire. »
Tout le monde se regarda; l’Excellence se prit à sourire et à espérer, car, à la même heure, on jouait à Creil l’Internationale à M. Salengro. On fit un signe à l’orchestre… et l’orchestre attaqua la Sidi-Brahim.
Tout cela sans doute vous amusera, car vous avez beau aimer du fond de l’âme M. Blum, Mme Brunschvicg et M. le sous-secrétaire d’Etat aux Loisirs, vous avez aussi de l’esprit. Mais je ne vous raconte pas cela seulement pour vous amuser. Figurez-vous que, dans les discours que dut subir le petit ministre, on lui déclara aussi que l’Alsace était fière de prendre la tête du mouvement de rénovation française. Il toussa doucement et considéra le ciel orageux.
Aucun journal. n’a parlé de sa visite.
Vous n’êtes pas sans savoir comment des hommes énergiques, à Thann ou à Colmar, se sont emparés de M. le sous-préfet et lui ont fait régler une nuit, aux environs d’une heure, certain conflit avec des grévistes. Vous n’ignorez pas comment les populations de l’Est ont accueilli la promotion « Verdun » des Saint -Maixentais. Mais vous n’avez peut-être pas lu dans beaucoup de journaux l’espèce de manifeste qu’ont publié les Dernières Nouvelles de Strasbourg où, ma foi, le grand parti national et catholique d’Alsace (il ne s’agit pas des autonomistes) expliquait avec beaucoup de fermeté qu’il ne tenait pas du tout à un gouvernement bolchevisé, et que l’Alsace allait se charger de réveiller la France. Tout cela, n’est-ce pas? ma chère Angèle, indique un bien mauvais esprit.
J’ai parlé de ce mauvais esprit, tout justement, avec un Alsacien plein de mesure et de bon sens, et qui s’intéresse beaucoup à la politique de son pays.
« Comment cela pourrait-il vous étonner? m’a-t-il déclaré. Voyez-vous, il est certain que l’Alsace a été unie à la France en un temps où les libertés étaient plus grandes que celles d’aujourd’hui. La Provence, l’Alsace se sont mariées avec la France: elles n’ont pas été conquises. Un mariage implique la dignité, le respect des conjoints. Quand, après la guerre, nous sommes redevenus Français, nous avons pensé retrouver cette dignité, ce respect et ces libertés auxquelles nous tenons tant. Je n’ai pas besoin de vous rappeler, par exemple, quelle importance a la question religieuse dans notre pays, et notre pays, où vivent en excellent voisinage les catholiques, les protestants et les juifs, est le plus tolérant qui soit. Tolérant n’est pas la même chose que libéral.
« I1 y a eu des froissements, des irritations entre Français de l’intérieur et Français d’Alsace, vous le savez. Les mouvements d’aujourd’hui n’ont pas tout à fait la même origine. Nous autres, Alsaciens, nous sommes un peuple de marches, les premiers menacés en cas d’invasion. Nous n’avons pas vu sans une stupéfaction profonde commencer ce qu’il faut bien appeler par son vrai nom, la Révolution de 1936. Ici même, vous le savez, on a planté des drapeaux rouges dans les usines; nous avons eu des grèves. Des grèves, des drapeaux rouges devant 7_e Rhin? Ailleurs, on ne se rend peut-être pas compte de ce que cela signifie; ici, je vous jure qu’on en comprend tout le sens.
« Dirai-je que tous les Alsaciens désirent se désolidariser d’avec le’ gouvernement? Ce serait un peu excessif, et il faut se garder, en de telles matières, de la déformation et de l’exagération. Mais nous tenons à rappeler de la manière la plus énergique notre existence. Toutes les erreurs, tous les crimes, c’est nous qui sommes chargés d’en supporter les premiers les conséquences. Si le gouvernement a envie de s’amuser à protéger les révolutionnaires, à Paris ou ailleurs, il faut qu’il sache que ces amusements ne sont pas de mise ici. L’Alsace ne veut avoir rien de commun avec les fauteurs de troubles ni avec leurs protecteurs.
- Mais est-ce que cela ne va pas apporter de l’eau au moulin de l’autonomisme?
- Les autonomistes, me fut-il répondu, il ne faut pas exagérer leur importance. Beaucoup d’entre nous les considèrent comme des épouvantails à Parisiens, et une saine politique décentralisée n’en laisserait pas subsister un seul. Mais, voyez-vous, aujourd’hui, il ne s’agit pas d’autonomisme. Ce n’est pas par amour de leurs villages, encore moins naturellement par amour de l’Allemagne, que l’Alsace commence à protester: c’est par amour de la France, de la France dont nous faisons partie, et où nous avons le droit de parler comme les autres. L’Alsace, unie d’ailleurs aux autres pays de l’Est, est décidée à tout pour faire respecter la France. »
J’espère, ma chère Angèle, que notre nouvelle Vendée ne sera pas amenée à aller trop loin par les maladresses de notre gouvernement. Mais quand on voit ce qui se passe en d’autres coins de province, quand on pense à la ténacité bien connue de ces pays de l’Est, on ne peut que se sentir assez passionné par ce qui se prépare. Et, au-delà de toutes les paroles frondeuses, de tous les manifestes et de toutes les proclamations, il est un mot, ma chère Angèle, que je livre à vos réflexions:
« Nous sommes en train de séparer, dans notre pensée, la France de son gouvernement. »

Robert BRASILLACH.

(Je Suis Partout, 11 juillet 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : LES MARCHANDS DE POIREAUX
Au temps où. M. Gide, ma chère Angèle, vous adressait des billets doux et ne levait pas encore le poing dans les cortèges antifascistes, vous vous rappelez peut-être qu’il avait porté sur l’art « populaire » un jugement à la fois savoureux et définitif. I1 avait déclaré que l’expression: « Le poireau est l’asperge du pauvre » était insultante à la fois pour le poireau, pour l’asperge et pour le pauvre. J’avoue que j’ai beaucoup pensé au poireau de M. Gide, pendant ces jours où les intellectuels, comme l’on sait, vont au peuple.
Quand je pense à ces représentations du Quatorze Juillet de M. Romain Rolland, avec le ramassis des plus mauvais acteurs de la Comédie-Française (vous n’avez jamais entendu, en tournée, les glapissements de M. Vidalin?); quand je pense à ces articles à la fois « enthousiastes » et « instructifs » que publient Vendredi ou l’Humanité, et quand je me remémore, hélas! les rassemblements populaires de notre fête nationale, ce malheureux poireau me semble être l’emblème de la Maison de la Culture. Car il est bien certain que tout ce que prévoient nos intellectuels pour distraire et pour exalter « les masses » (je n’aime guère cette expression méprisante), c’est un art au rabais, c’est de l’histoire au rabais, c’est la beauté en solde, et l’Uniprix de l’enthousiasme.
Je prévois, sans doute, ma chère Angèle, que je vais vous attrister. Mais ce n’est pas la première fois que l’on découvrirait chez ces démocrates un mépris aussi profond, aussi total, pour ce qu’ils nomment si gentiment « les masses ». Ils prétendent offrir au peuple la beauté, et ils ne lui offrent que des parades grotesques, qui d’ailleurs ne suscitent aucune joie. Ce n’est pas la peine d’avoir blagué la Comédie-Française avec tant d’ardeur pour aller faire appel à quelques sociétaires, et à l’épouvantable M. Vidalin, lorsqu’on songe à tirer de son cercueil M. Romain Rolland. Tout cela, dont nos esthètes ne voudraient évidemment pas pour eux-mêmes, ils pensent que c’est assez bon pour les électeurs du Front populaire.
Il y a pourtant, ma chère Angèle, une grande banalité à laquelle je ne puis m’empêcher de songer: c’est que les belles oeuvres du passé ont été celles où les masses, comme ils disent, et l’élite, trouvaient des plaisirs non point égaux, mais semblablement forts. Je pense, devant M. Romain Rolland, à Sophocle et à Shakespeare. I1 ne s’agissait pas là de se mettre à la portée d’un vaste public par l’abaissement. A toute oeuvre grande chacun peut trouver sa nourriture, pourvu que certaines lois soient respectées. Mais 1_a vaste entreprise d’abêtissement qu’on appelle le mouvement intellectuel n’a de souci que de propagande. Les Russes nous ont appris à quelle bassesse, à quelle grossièreté peut descendre cette propagande. Encore ont-ils pour eux, peuple béni, de grands metteurs en scène, le goût de l’image et de la couleur: nous autres, nous engageons la Comédie-Française au service des professeurs.
Et je ne voudrais pas vous parler encore du quatorze juillet. Mais enfin, chère Angèle, si ce lent et lourd piétinement avait eu quelque beauté, je vous assure que je ne suis pas insensible à la séduction parfois insolente des grandes foules. Tout ce que nous avons pu voir, vous le savez, c’est une foire endimanchée. Où était l’enthousiasme révolutionnaire? Et même les applaudissements, les chants, les cris? J’ai bien entendu chanter l’Internationale, mais par cinquante voix, et jamais beaucoup plus. Imaginez-vous le fracas énorme, et la beauté d’une foule chantant tout entière? Il est assez aisé de se rendre compte que si celle de la place de la Nation l’avait fait, on s’en serait aperçu! Je n’ai vu que des curieux, des manifestants harassés, je n’ai pas entendu s’exprimer la foi populaire. Que voulez-vous, ma chère Angèle: on n’a pas voulu donner au peuple ses fêtes, les fêtes qu’il a à Moscou ou à Berlin. On s’est dit: « I1 se contentera de marcher, en tas, à la vacomme-je-te-pousse. Avec quelques drapeaux, et les barbes irrésistibles de la délégation des Droits de l’Homme (les barbus avec nous!), le tour sera joué. » Et le tour n’a pas été joué, car tout cela était vraiment trop morne et trop laid.
Je crois que la France aura fort à faire avant de donner à ses citoyens les grandes fêtes qu’on lui promet. Tout ce qui est laïque, dans notre pays, a toujours été profondément ridicule, et les seules manifestations « de masse » réussies n’ont jamais été que celles de l’armée et celles de l’Eglise. Un docteur du Front populaire, Alain, a écrit souvent de fort belles pages, ma chère Angèle, sur l’idée de cérémonie. On devrait peut-être quêter auprès de ce grand homme quelques conseils. Le malheur est que je me demande si on a seulement envie de ces conseils. « Aller au peuple », pour ces messieurs, cela veut dire ôter sa cravate et affecter un débraillé intellectuel, physique et moral. A
partir du moment où l’on croit qu’il y a un art prolétarien, tout est perdu. On cesse simplement d’écrire des poèmes surréalistes pour rimer quelque ode à la police ou composer quelque feuilleton.
Quant aux masses naïves, elles n’ont qu’à se taire et à adorer. Adorer les cohues processionnelles, les actrices de la Comédie, les pièces poussiéreuses, les gâteux officiels, les poètes imbéciles, les pamphlétaires payés par les banquiers, les marquises et le ministère de l’Intérieur. Aux Romains on donnait au moins du pain et des jeux. Où sont nos jeux, en échange de la liberté? Le poireau est l’asperge du pauvre, et ceux qui nous le vendent sont bien décidés à nous en faire manger à chaque repas, et à gagner beaucoup d’argent et d’honneurs dans la production intensive de ce patriotique légume de remplacement.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 25 juillet 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : LE MARIAGE DU HOMARD ET DU POULET
Vous vous inquiétez, ma chère Angèle, des lieux où j’irai passer mes vacances. Je ne le sais pas encore tout à fait bien, puisque j’avais l’intention de partir pour l’Espagne: n’étant pas M. André Malraux, je crains, je l’avoue, d’être mal protégé en cette terre livrée aux expériences. Mais cette idée de vacances m’a incité à lire les journaux et à parler avec des gens. Vous savez que pour la première fois (et ce n’est pas trop tôt) un grand nombre d’ouvriers vont avoir des vacances payées, et que M. Loisirs s’en est réjoui, car M. Loisirs désire organiser ces heures de liberté. Malheureusement, j’ai su qu’il n’y avait plus guère de place dans les hôtels de la côte belge, et que c’est là que les ouvriers du Nord désiraient porter en masse leurs vacances bien dirigées.
Lorsque des Français vont passer quelque temps à l’étranger, certains journaux patriotiques s’en indignent, et nous affirment que la vie n’est pas plus chère en France qu’ailleurs. Hélas! ma chère Angèle, je suis désolé de les contredire, mais je n’aime pas qu’on défende une cause d’ailleurs mauvaise avec des arguments aussi mensongers. Je ne vous conseille pas d’aller à Tolède dans cette Posada de la Sangre dont parle déjà Don Quichotte, et où la pension complète revenait, l’an passé, à 2 francs 50 par jour. Mais puisque les plages belges sont à la mode, il faut bien reconnaitre que la vie chez nos voisins coûte à peu près la moitié de la vie en France. Si vous allez un jour à Bruxelles, je vous indiquerai d’admirables petits restaurants, près de Sainte-Gudule, où. vous mangerez pour 10 francs votre homard et votre poulet – entre autres choses. Comment voulez-vous que M. Loisirs puisse diriger ailleurs des citoyens conscients et organisés?
Est-ce à dire que nos hôteliers ne songent qu’à écraser leur client et se retirent au bout de six mois après fortune faite? Vous savez bien qu’il n’en est rien, et je suppose que les faillites seront nombreuses cet hiver. Mais vous ne savez peut-être pas sous quelles taxes surhumaines est écrasé le moindre petit hôtel, dans une ville où plus personne ne s’arrête. Voilà pourquoi – sans parler de nos grèves et de notre Front populaire – voilà pourquoi les étrangers ne viennent plus en France, et les Français s’en vont ailleurs. Trouverez-vous beaucoup de gens pour dire crûment la vérité? La France est trop chère, elle est plus chère que l’Espagne, que la Belgique, que l’Italie, elle dépasse les pays à réputation élevée, comme la Hollande, l’Angleterre et même la Suisse – et on ne parle pas de l’Europe centrale et orientale.
Peut-être pourrions-nous demander à M. Loisirs d’apporter quelque remède à cette situation: c’est à lui d’empêcher les ouvriers du Nord de partir en masse pour les plages belges. Etant bien entendu qu’il ne les en empêchera pas par la force, mais simplement en leur procurant en Normandie ou sur la Méditerranée ces pensions de 9 à 15 francs par jour qu’ils trouvent si aisément en Belgique.
Tous les pays ont une propagande touristique. La France n’en a pas. Avez-vous à vous plaindre d’un accueil-, d’un prix? Vous savez où. vous adresser en Italie, vous le saviez même, il y a deux ans, en Espagne. En France, pas de sanctions. Voulez-vous un petit fait? Vous savez que dès qu’une réduction sur les chemins de fer est accordée en Italie, en Allemagne, le monde entier en est prévenu. Et les chemins de fer italiens sont beaucoup plus chers que les chemins de fer
français: mais, appâtés par l’idée de payer 70% de moins qu’ils ne devraient, les touristes se précipitent. Nous avons essayé, en France, d’organiser quelque chose de ce genre. Seulement, personne n’en est informé! Une jeune Allemande que je connais, ma chère Angèle, est venue récemment en France. Aucune agence de voyage ne lui a appris qu’elle pouvait avoir 40% de réduction sur ses voyages. Elle l’a su par hasard, et, devant traverser notre pays, a couru aux renseignements d’une grande gare. On lui a expliqué qu’il existait bien une carte de réduction, mais qu’elle aurait dû la demander en Allemagne, ou à la frontière. Elle désirait aller à Bordeaux? Bordeaux étant gare frontière, elle pourrait obtenir cette carte à son retour. Bref, déluge d’explications, plus savantes les unes que les autres. Pourtant, elle alla s’adresser à un autre guichet, et on lui donna aussitôt sa carte sans formalité. Qui le savait? Personne, et même pas les employés des renseignements. On verra, par cette petite histoire morale, comme notre propagande est bien faite.
On veut tout diriger aujourd’hui, ma chère Angèle, et nul aimable ivrogne n’aura bientôt le droit de faire sa belote dans une arrière-boutique sans se conformer aux décrets-lois – sur – l’organisation – de – la – belote – dans – les – classes – moyennes – pendant – les – intervalles – de – la – semaine – de – quarante – heures. Je n’aime pas beaucoup
cela, vous le dirai-je? Mais je vous dirai aussi que le tourisme n’est pas une affaire privée: ni M. Mussolini ni M. Staline ne versent dans cette erreur. On ne peut demander à l’hôtelier français qui achète 20 francs son poulet cru au marché de vous le vendre cuit pour dix, avec l’aimable prime d’un homard. Le mariage de ce poulet et de ce homard est un symbole émouvant de notre situation, et vous devriez le peindre en un médaillon pour ce bon M. Loisirs. Favoriser l’entrée des étrangers, leur faire connaître les avantages qui existent en France, et détaxer l’hôtellerie en même temps que les autres commerces, peut-être a-t-il envie de le faire, peut-être ne le peut-il pas tout seul. Tant que cela ne sera pas, les ouvriers du Nord iront manger chez les « friteurs » de Bruxelles leur poulet de grain et leur homard d’Ostende.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 1er août 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : EN ATTENDANT LES CAMIONS DE TUEURS
Dans la salle où je vous écris, ma chère Angèle, se trouve un drapeau français que je considère avec amitié. I1 est fait de morceaux assez grossièrement assemblés: le bleu n’en est, pas très franc, et la hampe est un roseau. Ce drapeau a servi à traverser la frontière à un Espagnol suivi de près par des miliciens antifascistes. Tous ces jours-ci, je vois passer des autos où des drapeaux français énormes sont peints grossièrement à l’arrière, ou qui portent alternativement les initiales de la Fédération anarchiste, et, plus souvent encore, les mots Consulado francés. Dans la voiture parée de ces mots protecteurs, l’autre jour, il y avait des Autrichiens, des Espagnols, des Italiens, qui ne se connaissaient pas entre eux et qui avaient réussi, sous ce drapeau, à passer la frontière. Tout cela, lorsqu’on le voit de près, est assez émouvant.
C’est d’un village de Cerdagne que j’écris cette lettre, et vous savez que, depuis que le traité des Pyrénées a partagé la Cerdagne en deux, Français et Espagnols ne cessent pas de se regarder avec amitié. On considère ici de plus près qu’ailleurs les événements d’Espagne, parce que tout le monde connaît des Espagnols. Si vous avez lu l’admirable article de M. François Mauriac de l’autre jour, l’un des plus beaux qu’il ait écrits, vous comprendrez, ma chère Angèle, avec quelle fureur tous les Français, mais ceux du Midi, les Pyrénéens plus encore, ont appris que le gouvernement de M. Blum pouvait aider (a aidé, si l’on en croit M. Zyromski) des Espagnols à s’entre-tuer. On me dit qu’à Céret, on me dit qu’au Boulou, qui sont de charmants villages pas très loin d’ici, on a vu passer des avions français qui se dirigeaient vers la frontière.
Je franchirai cette douce pente qui sépare le Conflent de la Cerdagne, et je pourrai apercevoir la petite ville de Puigcerda, où je suis allé bien souvent, et où, pour les fêtes de la Vierge, on fait à coups de confetti de si belles processions. Que sera le 15 août à Puigcerda? De Font-Romeu, on pouvait en voir brûler les maisons, et, tout à l’heure, nous venons d’apprendre la mort du maire et d’un notaire. Ce fut une belle mort, à la manière des victimes de Scarface.
Les révolutionnaires du pays, dans cet air pur, sous ce soleil rayonnant, n’ont peut-être pas assez de courage pour accomplir seuls leur triste besogne. Alors, Barcelone envoie en auto, en camion, des équipes de tueurs. En quelques heures, on peut aisément clouer au mur le maire et les notables, et le curé par-dessus le marché, déterrer les religieuses mortes et les exposer sur les marches des églises, fusiller les petits garçons à béret rouge, puisque le béret rouge, là-bas, n’est pas l’insigne des Faucons de M. Monnet, mais celui des carlistes. Puis les équipes de tueurs repartent sur leur camion, à toute allure, sur les routes défoncées, et peut-être chantent-ils les admirables vieux chants de révolte des Catalans ou encore leur Internationale:
Es la lluta darrera, Arropen nos, germans, L’internationala sigue La patria dels humans…
Si près de la frontière, sur ces routes que gardent les gendarmes armés, où tout à l’heure est venu le général commandant la région, il n’est pas malaisé d’imaginer ces scènes. Il suffit d’écouter parler ces Espagnols qui viennent de descendre d’une voiture amicale, de les voir s’assembler pour lire les journaux français, se demander s’il est possible de rentrer dans leur pays par la côte basque. Et toujours, toujours, ces automobiles bariolées qui passent, puisque, pour peu de temps sans doute, les trois couleurs françaises sont encore une protection.
Les gens de ce pays, dans la montagne tout au moins, ont beaucoup à faire dans leur vie et ne s’occupent pas beaucoup de politique. Hier, j’étais dans un village assez isolé, qui doit bien compter cinq cents habitants (encore est-ce une capitale, celle de l’ancien comté de Capcir), et où l’hiver est très rude.
« Nous avons des communistes ici, savez-vous, me dit-on avec un peu de fierté. Ils sont sept. Et encore il y en a au moins six qui ne savent pas très bien ce que ce mot veut dire. »
Heureux pays qui ne compte encore que sept communistes, et qui peut-être bat le record de la région! Mais déjà on se demande si cela durera encore longtemps, et si la politique ne vient pas chercher ceux qui ne désiraient pas s’occuper d’elle. Déjà, le réveil national s’est accentué d’une manière extrêmement nette en Alsace, où l’on a brûlé à Haguenau, fief de l’autonomisme, le mannequin du Heimatbund. Déjà, la querelle des sanctions a fait réfléchir les gens des Alpes et de Provence, qu’ils soient rouges ou blancs, et les a violemment séparés du gouvernement, comme l’on sait. Les événements d’Espagne, qui mettent en danger, par un paradoxe prodigieux, la plus sûre de nos marches, vont-ils avoir le même résultat? Ce n’est pas impossible.
Car il est malaisé de ne pas songer au jour où, sous un pavillon anglais, par exemple, les Français qui ont une auto seront obligés de transporter leurs amis qui n’en ont pas. Par la grâce d’un gouvernement de pleutres et de bandits, les cyniques, les marchands d’armes, les sadiques comme ce petit Pierre Cot (il suffit de regarder son portrait pour deviner chez lui on ne sait quel érotisme du sang et de la mort), font la loi à ces pauvres gueules de pions chahutés que montrent Blum et Salengro. Le jour viendra, le jour n’est sans doute pas loin où nous confectionnerons avec des tabliers de cuisine et des robes de petite fille quelque bannière étoilée, quelque étendard de l’Union Jack. Où nous apprendrons que Paris ou Lyon, ou Marseille ont envoyé dans les petites villes leurs camions de tueurs. Où les évêques rouges seront pendus dans leurs chiffons de pourpre, et les curés démocrates éventrés avec leurs enfants de choeur, au pied des croix renversées et des ciboires souillés d’excréments.
I1 faut nous hâter, ma chère Angèle, de trouver un pays secourable, un drapeau qu’on n’ose pas trop offenser. Puisque la France n’a pas de gouvernement, hâtons-nous de réclamer au moins les avantages du protectorat.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 8 août 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : LE PARTI DE L’HONNEUR
On vous a demandé, ma chère Angèle, ce que c’était que ce carlisme dont on parle tant à propos des événements d’Espagne. Bien que vous soyez un peu fâchée contre moi parce que je n’admire point M. Blum et que je désire du fond de mon coeur voir M. Cot au diable, vous m’interrogez à ce sujet. Pour vous, comme pour beaucoup d’aimables Françaises, tout votre savoir sur ce point vient de Pour don Carlos, qui est un fort agréable roman de M. Pierre Benoit, et que j’ai vu au cinéma muet il y a déjà longtemps. Vous confondez un peu Allegria Detchart et la Passionnaria dont vous parle le Populaire, et vous vous demandez si tous les carlistes sont semblables à l’excellent sous-préfet du pays basque.
Mais quand j’ai demandé pour vous ce que c’était que le carlisme, l’Espagnol auquel je m’adressais est devenu grave et m’a répondu:
« C’est le parti de l’honneur. »
Je trouve le mot assez beau et très espagnol; de cette Espagne attirante où la France, depuis tant de siècles, du Cid à Hernani et au Soulier de satin, est allée chercher les images du risque, de la jeunesse, de la confiance et de la parole donnée, même si, ce faisant, elle se trompait dans l’expression.
Je ne suis peut-être pas un très grand clerc en matière de carlisme, et je ne pourrais rendre des points à M. Pierre Benoît. Mais j’essaierai de vous renseigner. Je n’ai pas besoin, ma chère Angèle, de vous rappeler comment est né le mouvement: en 1833, le roi Ferdinand VII abrogea la loi salique, afin de laisser le trône à sa fille Isabelle. Son frère don Carlos se souleva, fut proclamé roi sous le nom de Charles V et soutint plusieurs années une guerre sanglante. En 1860 , son fils reprit la lutte. Enfin, en 1872 , le neveu de ce dernier fit naître la dernière grande guerre carliste, qui dura quatre ans. L’an passé, le dernier descendant de don Carlos, don Jaime, chef de la maison de Bourbon, est mort. Ses droits ont passé à son oncle, un vieillard de 82 ans sans héritier direct. Après lui, les partisans carlistes se rangeront probablement dans les rangs des « alphonsistes », Alphonse XIII, descendant d’Isabelle, étant l’héritier légitime de la dynastie. Il est peu probable qu’ils aillent chercher un Bourbon-Parme, et, d’ailleurs, le mari d’Isabelle était aussi un Bourbon. Vous voyez que, raisonnablement et logiquement, le carlisme est un parti sans avenir.
Mais vous avouerai-je que ce qui me touche plus que tout dans ce mouvement si parfaitement espagnol, c’est son apparente inutilité? Pour un vieillard de 82 ans, des provinces s’enflamment, et elles ont trouvé un chef, ce Falconde héroïque dont toute la Navarre s’émeut. C’est que le carlisme n’est pas une doctrine de politiciens: c’est une doctrine de fidélité. Le principe dynastique est irréfutable, et tant que le dernier descendant de don Carlos sera vivant, l’honneur commande de le suivre.
A cette fidélité primordiale se rattachent d’ailleurs d’autres fidélités. On s’en apercevra suffisamment si l’on songe qu’à la fin de la monarchie, le carlisme avait à peu près disparu à la Chambre: aux dernières élections, devant les dangers du communisme et de l’anarchie, il a conquis un grand nombre de sièges. I1 se réveille quand l’honneur est oublié. Dans la révolution nationale d’aujourd’hui, à côté des fascistes de Primo de Rivera, les carlistes de Falconde se battent au premier rang pour la grandeur et la liberté de l’Espagne. Libre à André Chamson de prétendre que le mouvement national est « coupé du peuple »: ce menteur à prébendes sait pourtant que les populations de Navarre qui se soulèvent sont pauvres. Ce sont des paysans de la montagne qui partent trouver Falconde avec leurs curés, et leurs curés les bénissent et les confessent avant le combat. Ils meurent pour une idée incarnée, pour la justice, beaucoup plus que pour un intérêt immédiat.
Ajoutons que le carlisme, si idéal qu’il ait toujours été, a la force et la précision réaliste des grandes doctrines. Le principe qui a fait son importance est l’union de l’autorité et des libertés. C’est au nom des fueros que se sont soulevées trois fois, au cours du siècle dernier, les provinces du Nord. Par là, et même si les prétendants n’ont pas toujours été à la hauteur du grand enthousiasme qu’ils soulevaient, le carlisme montrait un vif sens politique. Lorsque les rois d’Espagne seront revenus sur leur trône, il est à souhaiter qu’ils s’inspirent de ce libre régionalisme qui peut seul sauver l’unité nationale. En Navarre, en Andalousie, à Valence, et surtout à Barcelone, c’est cette politique décentralisée, et elle seule, qui pourrait réussir.
Qu’on ne s’étonne donc pas de voir un mourant sans héritier aider au soulèvement de l’Espagne. Car ce qu’il entrame à son seul nom, ce sont des idées assez fortes et assez belles, et ceux qui le suivent le savent bien. Mais on aime que l’exacte discipline des volontaires carlistes, que leur mépris de la mort, que leur enthousiasme s’attachent à une image aussi pure, aussi dépouillée des combinaisons et des contingences. La pureté, voilà une notion que nous n’avons guère accoutumé de rencontrer en politique. J’espère vous avoir montré, ma chère Angèle, qu’elle s’allie à un sentiment assez précis des remèdes nécessaires, à un juste réalisme. Mais elle demeure la pureté. Les horreurs de la guerre civile nous auront au moins appris à connaître son étrange présence. On ne saurait espérer de la presse du Front populaire, de Vendredi, de M. Chamson, de M. Guéhenno, des curés rouges et des antimilitaristes affamés de décorations qu’ils saluent et respectent le parti de l’honneur. Au moment où ils donnent l’exemple d’une bassesse aussi accomplie et d’une gloutonnerie aussi naïve, nous pouvons pourtant nous consoler si l’honneur, quelque part au moins, n’est pas tout à fait oublié.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 15 août 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : LES CLOWNS SUR LES TRÉTEAUX
En un temps où tout n’est pas rose, ma chère Angèle, il ne faut laisser échapper aucune occasion de rire. Et ces occasions sont assez nombreuses, à mon avis, pourvu qu’on se donne la peine de penser quelquefois au comportement de nos bons amis les intellectuels antifascistes. I1 faut dire que la situation n’était pas toujours drôle pour eux: les uns avaient du talent, mais on les ignorait; les autres n’en avaient pas, et on les ignorait aussi, ou bien on ne les connaissait que trop. Par bonheur, ce gouvernement de Front populaire que l’Europe et la lune nous envient a pris le pouvoir. Aussitôt, une grande ligue a été formée, celle de
ces intellectuels, justement, dont personne ne s’occupait, et qui ont commencé de relever la tête. Et nous avons assisté à de bien beaux spectacles.
Tout d’abord, l’union sacrée a été décrétée: Le Canard Enchaîné, qui n’aimait point les artistes de la ComédieFrançaise, se mit à admirer Mlle Marie Bell depuis qu’on avait pu fouir dans le Quatorze Juillet de M. Romain Rolland. M. Maurice Rostand, qui faisait depuis des millénaires les frais de plaisanteries un peu anciennes, devint aussitôt une étoile, un poète sincère, bref, un auteur pour le peuple. M. Gide tomba dans les bras de M. Romain Rolland, dont il avait dit jadis pis que pendre, avec cette ironie supérieure qui faisait son charme. I1 renia même les méchancetés intimes dont il avait couvert M. Blum. Bref, de Julien Benda au Merle Blanc, le Front populaire intellectuel fut constitué pour barrer la route au fascisme et faire le trust des décorations.
J’avoue, ma chère Angèle, que j’ai toujours trouvé assez singulière cette prétention qu’ont les intellectuels, depuis le romantisme, de vouloir nous régenter. Au nom de quoi un honnête romancier serait-il meilleur politique que le bistro du coin? I1 se peut que cela soit, mais il se peut aussi que cela ne soit point. Peu importe à ces messieurs: ils signent à tour de bras leurs mandements, leurs manifestes et leurs bulles. Et voici qu’ils prétendent nous donner des conseils que je trouve, pour ma part, assez étranges.
S’est-on assez moqué du joli mouvement de menton attribué à Barrès, un jour où il voulait s’engager! Nous a-t-on assez parlé du rire de Poincaré dans les cimetières! Mais qu’on lise Le Populaire: un sieur Hermann, monté à bord d’un avion de bombardement au-dessus de Majorque, y décrit en esthète le claquement des mitrailleuses dans l’air bleu du matin et la guerre fraîche et joyeuse. A quand un hymne à « Rosalie »? Qu’on lise M. Chamson dans Vendredi, M. Pierre Scize dans Le Merle Blanc: ils battent du tambour avec allégresse, ils s’écrient: « Armons-nous, et marchez! », ils préparent la grande parade de la mort: « Ce n’est que dix sous pour les militaires, et Mme Andrée Viollis versera la goutte! »
Ah! que j’aime, ma chère Angèle, ce débordement d’enthousiasme! Peut-être ne connaissez-vous pas M. Pierre Scize! Les Lyonnais savent qu’un quai de la Saône porte ce nom. Mais c’est aussi celui d’un journaliste que les organes de gauche, jadis, repoussèrent avec horreur parce qu’il venait d’être décoré. I1 a écrit une petite pièce gentille, il. compose des articles que l’on prétend sévères et où sont soigneusement respectés tous les conformismes à la mode d’avant-hier. Mais, surtout, M. Pierre Scize est pacifiste. I1 a écrit, proclamé cent fois, qu’il ne marcherait plus jamais pour aucune cause. Toutefois, il n’a pas tardé à comprendre qu’une telle attitude était singulièrement vieux jeu et qu’on le regarderait de travers dans les salons. La révolution espagnole lui fut une excellente occasion de sortir de l’ombre. I1 commença par nous exposer ses troubles de conscience: n’avait-il pas jadis blâmé M. Romain Rolland d’avoir abandonné le pacifisme intégral? Eh bien, il s’en confessait aujourd’hui, M. Romain Rolland avait raison: si Moscou est attaqué ou menacé, il faut nous battre pour Moscou. M. Romain Rolland lui écrivit une lettre émouvante, et M. Pierre Scize, ivre de joie, écrivit enfin son plus bel article.
« Ce qui me révolte, moi, imprima-t-il, c’est de ne pas apprendre qu’aux premières heures du soulèvement monarchiste, la France du Front populaire n’a pas été tout de suite, coeur à coeur, bourse à bourse, armes, munitions, volontaires, aux côtés de nos frères de Catalogne et de Castille. C’est de ne pas apprendre qu’en hâte furent dressés aux carrefours les tréteaux de l’enrôlement volontaire. »
Ne cherchez pas, ma chère Angèle, le nom de M. Pierre Scize sur la liste des morts du Guadarrama. Le mot de tréteaux doit être pour vous une illumination: il ne réclame qu’une place éminente parmi les clowns de notre Révolution verbale. Qu’on a du goût à voir s’entre-dévorer les Augustes du Front populaire! Assez longtemps, grave et vêtu de noir, M. Gide a joué le rôle de M. Loyal. Assez longtemps, M. Guéhenno a respiré Chamson a battu pour des tapis. A force n’était pas content, étoile de papier, et travers les cerceaux
avec ivresse l’odeur du crottin, et M. le compte des marquises la poussière de contorsions, M. Jean Cassou, qui a réussi à avoir sa petite place, son voltige désormais en pleine lumière, à disposés par M. Léo Lagrange. Mais une nouvelle équipe montre les dents, mais de nouveaux clowns aspirent à entrer en piste. Voici que s’agitent les hommes du théâtre, les hommes du cinéma: n’ayez crainte, ce ne sont que des hommes du cirque. Par un coup de maître, M. Pierre Scize, hier inconnu, voudrait bien entrer dans la gloire. I1 est prêt à tout pour cela, et même à bâtir ces tréteaux d’enrôlement où personne, pourtant, ne l’empêche de s’inscrire le premier. André Malraux peut rapporter d’Orient de drôles de statues ou s’envoler à bord des avions de Pierre Cot, Pierre Scize fera mieux, il fera le sergent recruteur. Quelle nostalgie du joli mouvement de menton ont ces adjudants en disponibilité! Aussi regardez la parade: on n’en imagine pas de mieux achalandée. Ils sont prêts à tout, ces intellectuels, pour attirer l’attention, au moment où tout le monde se moque d’eux. Un Roi-Soleil peint sur le derrière, André Chamson joue aux grâces avec Jean Zay, un drapeau planté entre les fesses. Jean Cassou marche sur les mains, Guéhenno brandit le violon sur lequel, le 2 août, il jouait la Marseillaise dans une thurne de l’Ecole Normale (il pourra resservir). Et Pierre Scize fait le grand écart.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 22 août 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : L’AVION DE 8H47
Je vous avais fait croire, ma chère Angèle, et vous m’en voyez tout contrit, que le flambeau de l’intellectualité antifasciste allait être ravi par M. Pierre Scize, dans cette olympiade du sang et de la rigolade qu’ont organisée depuis peu ces messieurs. I1 m’a été facile d’apprendre qu’il n’en était rien, et que M. André Malraux ne se laisserait pas enlever si facilement ses galons de sergent recruteur auxquels a droit depuis longtemps le plus brillant « rempilé » de l’armée révolutionnaire. Mais peut-être ne savez-vous pas très bien qui est M. André Malraux, car toutes ces célébrités populaires n’ont pas encore atteint ce qu’on nomme communément la gloire. Comme vous êtes savante, vous n’ignorez pas qu’il a obtenu, voici peu d’années, le prix Goncourt. J’ajouterai qu’il a un grand talent et qu’on ne doit point le confondre avec un Guéhenno ou un Tartempion. Mais ce n’est pas ce talent indéniable qui fait l’originalité de sa curieuse physionomie commerciale et littéraire.
Sa personnalité littéraire, à vrai dire, semble s’estomper quelque peu, puisque M. Malraux, depuis trois ans, n’a guère publié qu’une nouvelle antifasciste, Le Temps du mépris, spécialement dirigée contre M. Hitler. Par contre, on a vu s’annoncer dans l’auteur des Conquérants et de La Condition humaine un de nos politiciens les plus doués pour la contrebande et pour la traite des soldats. Vous ne savez peut-être pas, ma chère Angèle, que l’ambassadeur du gouvernement de Madrid cherche à racoler des aviateurs, pour la jolie somme de 25.000 frs par mois, sans compter l’assurance-vie. Ces aviateurs, le contrat qu’a publié un journal bien informé prévoit qu’ils auront à passer par l’intermédiaire de M. Malraux. Vous voyez que M. Malraux est devenu une personnalité éminente et que le sergent recruteur promet de hautes paies à ceux qu’il engage comme mercenaires. Cela vaut mieux que le prix Goncourt. Toutefois ce n’est pas dans les étranges mystères de ce contrat que réside l’intérêt majeur de cette petite histoire. Le problème, ma chère Angèle, me parait être ailleurs.
I1 est si difficile à exprimer en termes honnêtes que j’aimerais mieux le faire de vive voix, et loin de votre mari et de vos enfants. Néanmoins, comme vous n’êtes pas ignorante, je vous dirai simplement qu’il existe à l’heure actuelle deux auteurs que j’aimerais faire psychanalyser: l’un est M. Julien Benda, l’autre M. André Malraux. M. Julien Benda, hâtons-nous de le dire, est beaucoup moins sympathique, et le docteur Freud en personne ne trouverait sans doute dans son érotisme que d’assez peu ragoûtantes excitations de vieillard qui en est à l’âge des regrets beaucoup plus qu’à celui des réalisations. Relisez plutôt le récit de certaine nuit de noces dans Délices d’Eleuthère: c’est l’un des chefs-d’oeuvre du comique involontaire selon Tartuffe. J’ai toujours pensé que M. Malraux avait plus de vigueur, et c’est un homme à qui pas grand-chose ne fait peur.
Mais enfin, à lire ses livres, on trouve toujours le plaisir uni d’une façon bien singulière à la souffrance. Pour avoir écrit un jour que les deux textes les plus importants tombés de sa plume me paraissaient être 7_a préface à L’Amant de Lady Chatterley et la préface à un effrayant roman du viol, Sanctuaire, de William Faulkner, pour avoir parlé à son sujet de goût malsain de l’héroïsme, et évoqué le marquis de Sade, j’ai reçu de M. Malraux une lettre d’ailleurs courtoise où il me prévenait qu’il n’aimait point le « divin » marquis. Ce sont là querelles peu importantes, et tous les sadiques ne se croient pas obligés d’apprécier l’ennuyeux auteur de Justine. Et cela ne nous interdit point d’évoquer cette ancienne figure en lisant les récits curieux où M. Malraux semble chercher on ne sait quel plaisir à la description des tortures et de la douleur.
J’avoue qu’en découvrant le rôle politique assez considérable que M. Malraux, depuis peu d’années, désire jouer, je n’ai pas seulement pensé à ces carrières d’aventuriers littérateurs dont Beaumarchais donna un si bel exemple. I1 y a peut-être du Beaumarchais chez M. Malraux, et même sûrement: du Beaumarchais trafiquant d’armes, agent de l’étranger, amateur de révolutions. I1 n’a pas plus de scrupules que Figaro, mais on imagine que Figaro devait être gai. La gaieté, ma chère Angèle, a été proscrite depuis longtemps du Front populaire, et vous ne voudriez pas que nos augures, même entre eux, se missent à sourire. Seulement, on peut trouver la joie, ou le plaisir, ailleurs que dans le rire. La sombre ardeur de M. Malraux, celle que l’on devine dans son visage tourmenté, dans ses mains (qu’il aime à faire photographier), dans ses livres obscurs et terribles, dans son activité secrète ou publique, c’est une ardeur où il se complait bien étrangement. I1 aime trop les scènes de souffrance pour ne pas voir dans le risque, et même, si l’on veut, dans l’héroïsme, une sorte de jouissance dangereuse, où il excite son esprit, où il peut calmer ses nerfs trop sensibles. I1 eût été étonnant de ne pas le trouver dans cette affaire de sang et de tractations.
On imagine assez bien le sergent recruteur d’un nouveau modèle goûtant les plus ténébreuses voluptés après avoir passé quelque commande d’où peut dépendre la mort de centaines d’hommes. Pour trouver du prix à l’existence, un simple train ne suffirait pas à notre sous-officier, les soirs de bordée et de haute paie: il faut que l’avion de 8h.47 soit un Potez de bombardement muni de tous ses accessoires.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 29 août 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : COLONIES DE VACANCES
Vous n’ignorez pas, ma chère Angèle, que beaucoup d’enfants, cette année, un peu plus qu’autrefois, je pense, vont rentrer à Paris ou dans les grandes villes après avoir passé trois semaines ou un mois dans les colonies de vacances. Vous m’en voyez ravi, et ce n’est certes pas moi qui blâmerai les communistes d’apporter tous leurs soins à cette cure de santé. J’oserai même vous dire, et même si de tels sentiments doivent vous étonner un peu de ma part, que je suis assez obligé aux grévistes de l’autre mois d’avoir obtenu certains décrets qu’ils n’auraient jamais eus sans énergie. De cela je n’ai aucune reconnaissance au gouvernement de Front populaire: il s’apprêtait à prendre gaillardement la suite des gouvernements de conservateurs abrutis et de radicaux retardataires qui nous ont valu la législation sociale la plus arriérée du monde. Avant la guerre, Bebel le déclarait à Jaurès avec hauteur: les réalisations de la monarchie prussienne étaient beaucoup plus « avancées » que les rêves des socialistes. Et je ne parle pas de la Nouvelle-Zélande, de l’impérialisme anglais.
Vous me voyez donc admirateur des congés payés, et si je ne vois aucune espèce de raison (cela aussi, il faut le dire) pour qu’un vendeur de grand magasin gagne plus d’argent qu’un instituteur, qu’un professeur de collège, qu’un sous-lieutenant, je ne crois pas céder à cette abominable démagogie de l’égalité en me montrant satisfait de quelques conquêtes.
Quant aux colonies de vacances, elles posent d’autres problèmes, et même de fort graves. Un peu partout, cet été, on a pu voir des gosses en rang s’égosillant à chanter l’Internationale sur les routes, et conduits par des garçons ou des filles ornés de l’étoile rouge ou de la faucille croisée au marteau. J’ai vu d’adorables moins de six ans lever le poing en signe de menace et nous crier aux oreilles, d’un ton tout à fait terrifiant:
Prenez garde! Prenez garde! C’est la jeune garde Qui descend sur le pavé!
Remarquez bien qu’il existe une de ces colonies de vacances que je connais un peu: elle a été établie voici quelque dix ans par une municipalité m_,’_-radicale mi-modérée, et j’imagine qu’il ne doit pas y en avoir beaucoup en France de cette sorte à avoir eu des idées pareilles. Mais enfin, c’est un fait, il en existe au moins une, et on y envoie des enfants dont les parents ne sont pas censés tous communistes. I1 y a même des enfants assistés. Tout cela, par la grâce de quelques pions, chante avec ensemble l’Internationale, siffle les automobilistes et les curés, lève le poing et ricane sur le passage des touristes. On peut trouver, sans désirer manger la jeune garde à la croque au sel, que c’est un peu excessif. Mon seul espoir, ma chère Angèle, est que, de même qu’on a formé des générations d’anticléricaux en mettant des garçons en rang au chant des cantiques, les moscovites formeront des antimarxistes au chant de l’Internationale.
Mais on peut aussi réfléchir, sans attendre d’aussi lointains résultats. Je pense, ma chère Angèle, que j’ai rencontré aussi des colonies de vacances sur la Côte d’Azur. Elles ne chantaient point, elles n’arboraient pas d’insignes rouges. Etaient-elles neutres ou Croix de Feu? Pas du tout. Mais si vous alliez à Nice, vous verriez que le parti communiste a fait placarder des affiches furieuses où il accuse les fascistes d’entretenir le touriste étranger dans l’idée qu’il y a des manifestations sur la côte: ainsi qu’on le sait, ce sont justement des fascistes qui ont fait la grève dans les hôtels en juin et insulté la reine d’Espagne. Quand on rapproche ces petits faits, on comprend pourquoi les colonies de vacances, si bavardes dans le reste du pays, sont muettes en Provence. I1 s’agit de ne pas effrayer le touriste, et tout cela nous confirme dans la triste pensée qu’on ne sera plus poli en France, bientôt, que par lâcheté.
Voyez-vous, ma chère Angèle, je ne suis pas très content quand je vois abrutir de pauvres gosses, au mépris de toute liberté, par quelques instituteurs esclaves de Moscou. Mais je pense aussi que nos conservateurs, qui s’affolent si aisément, ne l’ont pas volé, et ne l’ont pas volé non plus leurs complices les radicaux. Ils ont négligé la force, la santé de la jeunesse, et la jeunesse a été prise par ceux qui pensaient à elle, qui savaient comment la former. Ils n’y pensent qu’à cause de leur sale propagande, de leur sale parti, cela est sûr, ils la forment en la rendant sotte et hargneuse. On est peiné de voir ces bonnes figures de petits Français, fils d’ouvriers, petits-fils de paysans, ces garçons et ces filles naturellement aimables, naturellement souriants, toujours prêts à rendre un service, toujours prêts, surtout, à admirer ce qui est beau et même ce qui est luxueux, systématiquement endoctrinés pour la haine et pour l’injure. Autour de moi, pendant que je vous écris, il y a une nuée de gosses du port, et ils sont très gentils: si je leur demande ce qu’ils pensent, ils lèvent le poing en riant. Autour d’eux, on est communiste, même si l’on ne vit, au sens strict du mot, que du luxe; ils sont donc communistes. Ils le sont, sans doute, parce qu’ils s’imaginent que là est la justice, et le pain, et la paix, et la liberté. Mais ils le sont pour une raison plus profonde: ils le sont parce qu’on s’est occupé d’eux. Parce que, depuis la colonie de vacances jusqu’au bal du Secours Rouge, c’est le communisme qui s’est emparé de toute la vie sociale, des distractions et des jeux. Voilà le chef-d’oeuvre: non point créer une colonie ou un bal, mais en devenir le maître. Ces fêtes innocentes qu’annonce le tambour de ville et qu’organisait jadis « la jeunesse du pays », elles sont organisées aujourd’hui par « la jeunesse communiste ». Ainsi, peu à peu, on se réveille en pays soviétisé sans s’en rendre compte. Saluons sans ironie cette grande leçon.
Tant qu’on ne s’apercevra pas de ce qui est nécessaire pour la gaieté et la santé d’un pays, ma chère Angèle, la jeune garde descendra sur le pavé pour la grande peur des bourgeois, des municipalités où l’on s’emplit les poches et où les impôts ne servent à rien – et je n’aurai pas le coeur de m’en étonner.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 5 septembre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : POUR UNE FETE DU TRAVAIL
Non, ma chère Angèle, je n’étais pas à Garches, où, pour amadouer les catholiques (les curés avec nous!), l’Humanité organisa de si curieuses processions, où des prêtres à faux nez de carnaval bénissaient la foule avec un balai de watercloset. Mais, si l’on met à part ces manifestations révélatrices, je vous avouerai que cette grande fête populaire m’inspire des réflexions qui ne sont pas toutes d’ironie. Vous le savez, je trouve profondément ridicules les prétentions esthétiques du Front populaire: elles aboutissent à des représentations théâtrales du dernier grotesque, où. de bons musiciens servent de repoussoir à M. Romain Rolland, et où. les pauvres écrivains de service, à commencer par Henri Jeanson, sont obligés de dire du bien de la ComédieFrançaise et de Mlle Marie Bell, qu’ils avaient justement honnies pendant des années. Mais je n’ai pas tout à fait la même opinion au sujet des fêtes de l’été, et ces villages de vacances, voire ces derniers bals du 14 juillet, où toute une gaieté simple et charmante semble remise désormais aux mains de la jeunesse communiste, m’ont donné à réfléchir.
C’est une grande chose, ma chère Angèle, pour un parti, que de mettre avec soi les associations de pêcheurs à la ligne, les danseurs de la fête locale, en attendant les processions, les joueurs de boules et les concurrents de nage libre. Je le dis sans la moindre pensée de moquerie. Tant qu’on n’a pas avec soi la gaieté, on n’a rien. Et de même on n’a rien quand on n’a pas avec soi le travail. Et on a beaucoup lorsqu’on a réussi à joindre le travail et la gaieté.
M. Loisirs, me direz-vous, s’en occupe: je n’ai pas l’intention, ma chère Angèle, de vous dire du mal de M. Loisirs; mais je n’ai pas non plus envie, pour le moment, de vous parler de lui. C’est à autre chose que je pense. Je pense au vilain tour qu’a joué M. Hitler aux socialistes de son pays en instituant pour le ler mai une grande Fête du Travail. Comme nous sommes en Allemagne, elle est aussi une Fête du Printemps et de la Terre, une nuit de Walpurgis avec feux de joie et chansons, et je doute qu’un culte pareil, toujours un peu barbare, puisse s’implanter jamais en France. Mais pour la Fête du Travail, c’est autre chose.
Je crois vous l’avoir dit, ma chère Angèle, c’est une des grandes pensées de Léon Degrelle et du rexisme que de s’être emparé sans vergogne de quelques thèmes chers aux révolutionnaires, du drapeau rouge, de l’air de l’Internationale et du nom de Front populaire. Ah! comme je voudrais un chef national qui fût capable de comprendre la profonde portée, la nécessité vitale, d’une fête comme celle de Garches! Ne nous moquons pas de ces kermesses, car une kermesse peut être charmante. On y va sans grand dessein préconçu, même pas celui de réclamer des avions pour l’Espagne. On y va pour s’amuser en plein air et retrouver sur une plus vaste échelle la foire de village, unie aux foires de Paris, dans un air plus pur que ces dernières.
Je rêve, voyez-vous, d’un parti national, ou d’une union de partis nationaux, ou d’un groupe libre, de quelques hommes, assez audacieux pour organiser, au 1er mai prochain, une grande Fête du Travail. Elle pourrait être la première manifestation vivante de ce nationalisme social- dont nous sommes, maintenant, pas mal à rêver. Je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une utopie, et je pourrais vous dire un jour quelques noms auxquels je pense. Les partis nationaux, ou soi-disant tels, avec leurs parlementaires et leurs politiciens, se sont laissé voler, et de trop grand gré, tout ce qu’ils auraient dû défendre: la solidarité des travailleurs de toutes les classes de la nation, et bientôt la protection de cette nation elle-même. Je crois que le premier obstacle à emporter dans la lutte, c’est, si l’on peut ainsi l’appeler, l’obstacle de la gaieté. Il ne faut pas qu’après avoir réussi à faire croire qu’ils défendaient les travailleurs, des profiteurs lugubres du genre de Jouhaux réussissent à faire croire qu’ils sauront aussi les distraire.
Ce n’est pas, naturellement, dans nos conservateurs que j’ai quelque espoir pour comprendre la dignité du travail et le charme des fêtes populaires. Les conservateurs, comme disait le duc d’Orléans, ont un nom qui commence mal. Mais, après tant d’efforts, un peu partout, on commence à comprendre que le véritable nationalisme est la plus hardie des révolutions. Je voudrais que cette révolution non sanglante, que cette révolution « progressive », comme disent les rexistes, eût ses fêtes et sa gaieté.
Je ne sais pas faire grand-chose, ma chère Angèle, je vous l’avoue humblement. Mais je saurai bien planter quelques clous, ou coller des affiches, ou vendre des bonbons. Je vous assure que je participerais de grand coeur à la première Fête du Travail organisée en France par un parti national. J’espère que vous voudrez bien y venir faire un tour de chevaux de bois, même s’ils ne tournent pas au son de l’Internationale, et même si les travailleurs réunis pour une journée de jeux ne songent qu’à la joie et à la paix de leur pays, et non aux moyens d’étendre au monde la guerre d’Espagne.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 12 septembre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : TENUE DE CAMPAGNE
Voici l’automne, ma chère Angèle, et je décèle dans vos lettres un juste et féminin souci des modes de cet hiver. Certes, vous n’attendez pas de moi que je vous indique comment vous devrez vous habiller pour irriter vos amis et tenter le coeur des hommes. Mais ces questions de mode, voyez-vous, ont bien leur importance, et je sais certaines corporations tout entières, qu’on aurait cru soucieuses d’occupations moins temporelles, qui s’occupent activement, ces jours-ci, de la manière dont elles auront à vêtir leurs ressortissants.
J’imagine qu’aux environs de 1790 ou de 1791, beaucoup de bonnes gens ne se doutaient pas que la Révolution, comme l’apprendraient plus tard leurs petits-enfants dans les livres de classe, était déjà commencée. On met très longtemps à s’apercevoir de l’évidence. Je ne crois pas être très original, ma chère Angèle, en vous révélant que nous en sommes là, c’est-à-dire à la veille de la déclaration de paix à l’Europe et de guerre au roi de Bohême et de Hongrie, à la veille de nouvelles lois contre le monde ouvrier, contre les libertés, et diverses autres choses. On commence à s’en douter, d’ailleurs, un peu partout, et j’imagine que monsieur votre mari, dans votre province, a déjà assisté à ces réunions dont on me parle, où l’on prépare, pour les femmes et les enfants, un plan d’évacuation vers des lieux sûrs. Mais ce n’est pas de voyage que je veux aujourd’hui vous entretenir, c’est de mode, je vous l’ai déjà dit.
Un peu avant de quitter ces villes et ces villages du Midi où passent de temps à autre des camions à destination de l’Espagne, j’ai pu parler avec un excellent curé qui m’honore de son amitié. Je n’ai pas, je vous l’avouerai, beaucoup de relations dans ce que l’on nomme avec pompe les milieux ecclésiastiques, et j’ignore si tous les curés de village ressemblent au mien. I1 me plaît parce que c’est un homme courageux. Je l’ai entendu se plaindre en chaire qu’on n’ose même pas ordonner des prières publiques pour le salut de la France et du monde, ainsi que cela se faisait autrefois, en des temps qui étaient plus sûrs que le nôtre. I1 est très vrai que chacun, dans son ordre et dans son métier, commence par ne pas oser s’affirmer et par avoir peur.
Cependant, il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir où vont le monde et notre pays, et, quelque trois semaines après ce sermon mémorable, mon curé m’a entretenu de mode, comme j’avais l’honneur de vous le dire. Le village où il exerce son ministère est assez calme; néanmoins, à la ville voisine, et sans que les journaux en aient parlé, une bande de braillards avait donné, la nuit précédente, l’assaut à une église, qui dut être surveillée par les gardes mobiles. Simple exercice, assurément, et contagion des voisins d’Espagne. Néanmoins, dans sa propre église, on venait de fracturer les troncs, qui ne doivent cependant pas être très garnis. L’excellent homme était un peu ému, et c’est comme cela que nous avons parlé des toilettes de cet hiver.
Ce qu’il m’a dit, je ne l’ai vu annoncer nulle part, et je trouve pourtant cela assez significatif. M. Maurice Thorez, qui fait tant d’avances aux catholiques, m’en voudra sans doute de le révéler, mais j’aimerais assez que quelques bonnes âmes naïves y trouvassent matière à réflexion. Figurez-vous, ma chère Angèle, que mon curé a reçu le conseil de son diocèse, de même que les autres prêtres, d’avoir à sa disposition un habit laïc. La prudence est une des grandes vertus, et il est inutile de s’exposer vainement, inutile et même interdit. En cas de révolution, il vaut mieux pour un prêtre circuler dans les rues en vêtement de laïc, et ce que les règlements militaires nomment « tenue bourgeoise » constitue un minimum de précaution.
« Cela ne s’adresse d’ailleurs pas seulement aux prêtres, ajouta mon curé. Je sais, par exemple, que les carmélites ont reçu le conseil, ou l’ordre, elles aussi, de se préparer des robes laïques. D’autres ordres, comme les soeurs du Très Saint Sacrement, n’ont pas besoin de grandes transformations. Les religieuses ôteront leur guimpe, leur cornette, leur chapelet, elles mettront un foulard sur la tête comme nos paysannes, et pourront peut-être ainsi passer pour des femmes d’humble condition. »
Je n’en suis pas très sûr, et il me semble, ma chère Angèle, que les étoffes ecclésiastiques n’ont guère de rapport avec celles qui servent d’ordinaire à confectionner les vêtements des femmes, surtout jeunes, et même « d’humble condition ». L’histoire des révolutions nous enseigne d’ailleurs (un jour que vous viendrez à Paris, je vous montrerai la liste des victimes du cimetière de Picpus) que l’humble condition ne suffit, hélas! point à sauver les innocents de la furie des révolutionnaires.
Mais peu importent ces détails: que pensez-vous de cette sage et inquiétante mesure, qui n’a pas été prise, je l’imagine, seulement pour les compatriotes de mon curé? Pour ma part, ma chère Angèle, j’avoue que je suis demeuré pensif. Tout ce qui est administratif est assez lent à la compréhension, et cette grande administration qu’est l’Eglise a prouvé assez souvent, ces dernières années, qu’elle n’ouvrait pas volontiers les yeux sur les périls. Si elle les ouvre aujourd’hui, il faut croire qu’ils sont bien proches.
Quand j’ai repris le train, j’ai croisé à Narbonne, à Toulouse, des miliciens (et des miliciennes) d’Espagne. C’était deux jours après la prise d’Iran. Pour dire la vérité, ces garçons, qui s’en allaient passer à Cerbère une bien complaisante frontière, ne venaient probablement pas de se battre. Par un mystère que je n’ai pas éclairci, leurs uniformes étaient flambant neufs, leurs cuirs rutilaient, de même que la grande étoile rouge de leurs calots ou de leur col. Peut-être un jour m’expliquera-t-on qui équipe en France les miliciens espagnols. Mais cette tenue me fit songer aux discours de mon curé et aux vêtements civils que brossent et raccommodent en ce moment les gouvernantes des presbytères.
Tenue bourgeoise ou tenue militaire, je crois que tout Français, en ce moment, doit préparer pour cet hiver sa tenue de campagne. La prudence ecclésiastique nous y invite fortement. Je ne me permettrai d’ajouter à ses conseils qu’une seule chose, puisque nous avons décidé de parler de mode: il convient que cette tenue permette des mouvements assez libres, afin de ne pas servir seulement à se mettre à l’abri, mais aussi à se défendre, et à attaquer.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 19 septembre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE NOS « MARINS DE CRONSTADT »
Oui, ma chère Angèle, les théâtres de Paris commencent à ouvrir leurs portes, et les cinémas en font autant. Mais, ces jours-ci, où la politique a tant d’importance, comment ne pas emmener ses préoccupations avec soi, même dans les salles de spectacle? Aussi ne vous étonnerez-vous pas si le plus beau film de cette semaine, celui que vous devrez voir à tout prix, soit inspiré, lui aussi, par la politique. François Vinneuil, pour cette raison, me permettra de vous en parler.
Vous le savez, j’ai toujours une faiblesse pour les films russes. Le Cuirassé Potemkine, Tonnerre sur le Mexique m’ont toujours paru des oeuvres magnifiques, dont nos vaudevilles et nos drames mondains, hélas! sont bien loin. Je me suis pourtant fait injurier par des camarades hirsutes lorsque j’ai contemplé Les Marins de Cronstadt dont on vous a parlé ici, et qui paraissent empreints du militarisme cocardier le plus repoussant. J’ai même murmuré: « Mais c’est du Déroulède! » A quoi un tovaritch placé près de moi répliqua d’un ton mi-furieux, mi-émerveillé: « Si Déroulède est comme ça, Déroulède est très bien! » Et je n’eus plus qu’à admirer combien nos communistes sont prompts à applaudir quand on leur montre comment se défend la patrie russe, eux qui siffleraient un soldat français à Verdun.
Toutefois, je dois dire que le film que j’ai vu me parait dépasser, et de beaucoup, Les Marins de Cronstadt en vertus héroïques. J’ai contemplé, sur l’écran magique, cette ville d’ocre et de soleil que je connais bien, ses ruelles étouffées, ses grilles forgées, ses portes barbares. J’ai revu, en quelques images prestigieuses, la place aux cent balcons, éclatante sous la lumière, et j’ai revu, dressé au-dessus du fleuve profond et vert, tout cet entassement de maisons, d’églises et de forteresses. Aussi vite, aussi magistralement qu’Eisenstein résume l’Espagne au début de Tonnerre sur le Mexique, le metteur en scène inconnu résumait la grandeur âpre d’une cité éternelle.
Puis le drame commençait. Sous les attaques incessantes, sous l’éclatement gris des bombes, le mitrailleuses, des jeunes gens pâles et des enfants encore, défendaient pied à déjà croulante. Bientôt, il ne reste
sec halètement des mal rasés, presque pied une citadelle
plus qu’une tour carrée. La dynamite l’emporte. La troupe décimée se réfugie dans les souterrains. Et ce sont ces épisodes cruels et prodigieux, que seul peut inventer un metteur en scène de génie, ces épisodes qui donnent un sens et un élan au drame, et l’empêchent de ressembler à un simple documentaire: le feu interrompu quelques instants pour permettre la venue d’un prêtre qui confessera les mourants, les combattants aussi, et les femmes réfugiées ou prisonnières dans le souterrain; la naissance de deux bébés, enveloppés dans des langes de fortune, barbouillés de suie et de poudre, au milieu même de cet enfer (et le prêtre les soulève, et les baptise); le suprême assaut, la lance d’arrosage accrochée à un camion d’essence, prêt au feu, et cet enfant qui sort de la citadelle, sous les balles, qui s’empare de la lance et la retourne contre les assiégeants, puis tombe mort, la face sur le sol; les avions amis qui jettent des provisions, des armes, mais les provisions et les armes tombent en dehors de l’enceinte; le sang, la misère, la maladie, la mort, traduites en images sublimes. Je ne crois pas qu’on ait rien pu inventer de plus saisissant et de plus fort.
Vous me demanderez, ma chère Angèle, quel est le titre de ce film bouleversant, dans quelle salle on peut le voir. Hélas! Je suis bien forcé de vous avouer qu’il vous faudra pénétrer pour cela dans quelque salle des châteaux de l’âme, comme disent les mystiques espagnols. C’est là seulement, et par la grâce de votre imagination, ou peut-être par quelque don de prophétie, que vous pourrez voir nos Marins de Cronstadt à nous, que nous appellerons, si vous le voulez bien, Les Cadets de Tolède. Car ce film n’existe pas.
Tout ce que je vous ai raconté, vous le savez par les journaux, est pourtant vrai. A tant d’héroïsme, tant d’images magnifiques de la grandeur, nous avons tous été suspendus pendant deux mois. Nous connaissons aussi l’attitude de ceux qui nous demandent d’applaudir Les Marins de Cronstadt: devant les cadets de l’Alcazar, rêveuse et pensant vaguement aux embrassements de son sergent recruteur, Madame Clara Malraux prenait des photographies, pendant que M. Lurçat, désolé d’avoir manqué l’ouverture de la chasse, empruntait un fusil à quelque milicien, et « tirait le rebelle », comme d’autres le lièvre, ainsi que nous l’a raconté fièrement Vendredi.
Je pense, ma chère Angèle, que nous courons le risque de ne jamais voir Les Cadets de Tolède à l’écran, même pas aux actualités, même pas par les photographies de Mme Clara Malraux. Quelle belle oeuvre, pourtant, quelle admirable matière que ces sujets dessinés et construits par le destin!
Seulement, avant même de savoir si l’Espagne nationale comprendra la vertu du cinéma, comme sont en train de la comprendre Hitler et Mussolini, il y a autre chose que je voudrais voir réaliser, et qui est peut-être plus simple. Ces Cadets de Tolède imaginaires, chacun de nous a le pouvoir, justement, de les imaginer. Qu’il le fasse. Qu’il n’ait pas honte de le faire et de le dire. Encore aujourd’hui, trop de gens, trop de braves gens, craignent d’indiquer clairement où vont leurs sympathies, ont peur soit d’un ridicule fictif, soit de quelque compromission. Eh bien, je crois, ma chère Angèle, que ces temps doivent finir.
Le bolchevisme russe a compris la vertu des images et des mythes. Pourquoi n’honorerions-nous pas, nous aussi, nos héros et nos saints? Aux marins de Cronstadt morts sans savoir pourquoi, pour une internationale dont ils ignoraient même le nom, il convient d’opposer des héros plus volontaires et plus conscients. Les cadets de Tolède, certes, appartenaient d’abord à l’Espagne, dont ils sont une incarnation symbolique désormais aussi admirable que celle des héros de la reconquista et du chevalier enterré à Burgos. Mais de si hautes vertus peuvent servir d’exemple à tous, et nous avons le devoir de dire que nous les honorons. Pendant des années, on a appris au peuple français, et à la bourgeoisie française en particulier, qu’il ne fallait pas donner dans les grands sentiments. Je respecte le sens de la pudeur et de la discrétion, pourvu qu’on ne le confonde point avec cette « mesure » que j’ai en horreur. Mais un peuple a besoin de rapprendre, parfois, les grands sentiments, et il ne le peut que si on lui enseigne qu’il doit honorer, partout où il les rencontre, les grandes images de l’honneur et du mépris du monde.
M. Blum me permettra, ma chère Angèle, de citer la Bible où il est dit que « sans vision, le peuple périt ». Je crois assez à cette vérité mystérieuse. Dans un temps où ne manquent pas les horreurs, les vilenies et les platitudes, il convient de ne pas avoir honte de nos visions et de nos images: en attendant de les voir vraiment, plaçons celles des cadets de Tolède sur l’écran idéal de notre Panthéon à nous.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 26 septembre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : SAVEZ-VOUS PLANTER LES CHOUX ?
Vous êtes une bonne ménagère, ma chère Angèle, et vos opinions résolument démocratiques ne vous empêchent pas de vous inquiéter du coût de la vie. Je ne suis même pas sûr que monsieur votre mari ait souscrit à ce fameux emprunt clos très brusquement deux jours avant la dévaluation, et moins sûr encore que vous l’en ayez beaucoup blâmé. Mais vous vous imaginez que ma présence à Paris me place au centre de tous les renseignements, au milieu même du Conseil des dieux, et vous me demandez ce qu’il faut faire. Vos amies font déjà provision de sucre, de conserves et de pétrole: devez-vous les imiter?
Hélas! les dieux ne me disent rien, et je ne puis vous écrire que pour vous raconter ce que je vois, ce qu’on me dit, dans un univers passablement affolé. Avez-vous reçu des coups de téléphone? Tous les gens que je connais en reçoivent de leurs fournisseurs: « Allo! Monsieur, avez-vous l’intention de vous commander un complet cet automne? Hâtezvous; la quinzaine prochaine, il vous coûtera cent, deux cents, trois cents francs de plus, selon vos goûts et vos moyens. – Allo! Monsieur, ici votre chemisier. Vous n’avez besoin de rien? La semaine prochaine, tout sera augmenté chez moi de vingt-cinq pour cent. – Allo! Madame, nous savons que vous avez l’habitude, chaque année, de venir dans notre magasin acheter tout ce qui vous est nécessaire pour votre maison. Nous ne voulons pas vous faire l’article, mais nous vous faisons remarquer qu’on prévoit une augmentation de trente pour cent à tous nos rayons dans les jours qui vont venir. » Entre nous, il y a peut-être quelque hâte et quelque excès en de telles nouvelles, et les affaires ne seront pas mauvaises, cette semaine, pour tous. Mais je ne puis nier que ces coups de téléphone sont donnés quotidiennement.
Le dernier jeu de société, ma chère Angèle, consiste à se demander, l’une à l’autre, quel est le taux d’augmentation du coût de la vie. Les unes prétendent que, depuis juillet, elles se ruinent lorsqu’elles achètent leurs oeufs, leur beurre, leur eau de Javel. D’autres, qui me paraissent plus près de la vérité, avouent que c’est en juillet et non en septembre qu’ont eu lieu les véritables augmentations – en attendant, certes, celles d’octobre. En tout cas, peut-être avez-vous entendu parler de la grève des Halles et peutêtre, vous, provinciale, en avez-vous été stupéfaite.
C’est un des symboles les plus frappants et les plus clairs du monde renversé où nous vivons. Savez-vous combien on vend le cent de choux-fleurs aux Halles? On le vend dix francs. Savez-vous combien on est arrivé, ces jours-ci, à vendre le mille de salades? On l’a vendu cinq francs. Madame votre mère pourra vous dire sans doute qu’aux jours bienheureux de la douceur de vivre, avant la guerre, il ne lui est jamais arrivé d’acheter sa salade un demi-centime la pièce, même un demi-centime or.
« Mais, protesterez-vous, cela ne m’est jamais arrivé non plus, pas plus que de payer deux sous le chou ou le choufleur. Que ne suis-je à Paris! »
Rassurez-vous, ma chère Angèle, aucune Parisienne n’a jamais fait son marché, même ces jours-ci, avec une pièce de 50 centimes pour tout viatique. Le chou coûte toujours trente sous pour la ménagère, et la salade, ravie à sa charrette surchargée, coûte toujours un demi-franc, si ce n’est un franc entier. Ce sont là les mystères de Paris, et plus probablement les mystères de la France et du monde.
Vous ne vous étonnerez donc pas si les maraîchers des Halles ont fait la grève sur le tas de légumes.
Je ne suis pas économiste, et je ne vous indiquerai pas les remèdes qu’il convient d’apporter à de telles erreurs. Je sais seulement, ayant l’esprit simple, qu’il n’est pas possible pour un pays de demeurer dans un état où le maraîcher ne vend pas sa salade et où le client pourtant l’achète fort chère. L’histoire nous enseigne que le peuple n’aime guère ceux qui gagnent un peu trop d’argent sur sa nourriture. Vous savez bien que je ne parle pas du commerçant de détail, qui est écrasé par l’impôt. Mais, de temps en temps, lorsqu’on lit des livres sur le passé, on a l’impression, au milieu d’un désert assez lamentable, d’arriver à une sorte d’oasis, à un paysage merveilleux de fraîcheur, de poésie et de raison mêlées. C’est l’oasis, le paysage où l’on pend les spéculateurs, où l’on pend aussi ceux qui n’ont pas su protéger les consommateurs de choux en même temps que ceux qui les plantent. Je crois qu’il faut prendre garde, ma chère Angèle, que de telles oasis ne surgissent bientôt à l’horizon, et elles seront autre chose qu’un mirage.
I1 ne s’agit plus de savoir aujourd’hui, comme dans une chanson bien innocente, si l’on sait toujours planter les choux. C’était le bon temps que celui où l’on n’avait pas d’autre préoccupation que cette élémentaire compétence. I1 s’agit de savoir si nous allons payer le chou son poids de papier en franc-Blum, sans que pourtant cela rapporte rien à celui qui l’a planté. Il s’agit de savoir encore si nous allons voir ces beaux jours de l’Allemagne d’après-guerre où, sauf votre respect, un hôtelier, s’étant aperçu que la feuille de papier hygiénique lui revenait à trente marks, avait préféré offrir à ses clients des liasses de billets de vingt marks. I1 s’agit de savoir si tout sera possible et si on laissera tout faire.
Vous avez dû jouer, ma chère Angèle, du temps où vous alliez en classe, une petite pièce de Banville que l’on aime beaucoup dans les pensionnats et qui met en scène le poète Gringoire. Vous savez que celui-ci récite innocemment au roi Louis XI une ballade où il décrit un bois chargé de pendus, qu’il nomme « le verger du roi Louis ». J’avoue que je me demande, en considérant ces choux, ces salades, ces titres d’emprunt et ces billets de papier: quand aurons-nous la chance de revoir le verger du roi Louis?

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 3 octobre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : L’ESPRIT DE L’ESCALIER
Il y a des gens, ma chère Angèle, qui doutent encore que la révolution soit commencée. Ils attendent peut-être, pour en être sûrs, que la guillotine soit dressée sur les places publiques, et qu’on affiche dans les rues le manifeste du duc de Brunswick. Mais je crois que c’est une mauvaise définition de la révolution, ou, si vous préférez, une définition d’esprit lent. La révolution est commencée lorsqu’on accepte naturellement des choses qui, au fond, sont tout à fait extraordinaires. Lorsqu’on autorise une manifestation et pas une autre, lorsque, le même jour, on laisse organiser une réunion par la Fédération Anarchiste de Barcelone et qu’on interdit celle de Léon Degrelle. Ou même, plus humblement, lorsque vous demandez un quart Vichy dans un café et qu’on vous répond: « Non, Monsieur, Vittel si vous voulez. » Lorsque l’épicier auquel vous commandez deux kilos de sucre vous dit aimablement: « Nous n’avons le droit d’en livrer qu’un kilo à la fois. » Lorsqu’on s’incline, lorsqu’on accepte, c’est que la révolution est vraiment commencée.
Ceux qui ont pour métier d’exploiter cette révolution le savent bien, encore qu’ils souffrent d’une autre forme de la lenteur d’esprit. Peut-être, dans votre province, ma chère Angèle, avez-vous vu ces affiches rouges qui proclament en lettres capitales que Madrid est menacé, et font le signe de détresse. Je dois avouer que l’autre jour où les cafés étaient fermés, les gens lisaient beaucoup ces affiches rouges et ne semblaient pas les approuver entièrement. Ils s’intéressaient à ce qui se passait autour d’eux, à la manifestation du lendemain au Parc des Princes, à la dévaluation, au coût de la vie.
Disons-le franchement: l’Espagne peut encore mettre le feu au monde, puisqu’elle brûle, mais la tentative de Moscou a été un échec. Nous n’irons pas de sitôt au-delà des Pyrénées, tout au moins pas avant que, par un joyeux retournement des choses, la France ne reconnaisse le gouvernement rebelle de l’Etat séparé de Catalogne, qui ne manquera pas de se constituer dès la prise de Madrid. Mais nos intellectuels recruteurs, mais la famille anthropophage de Vendredi, n’ont pas encore compris qu’ils avaient manqué leur coup. M. Malraux veut vendre des avions. M. Lurçat veut emmener la poétique Mme Malraux sur les ruines de l’Alcazar, au clair de lune. De retour de Moscou, M. Chamson a dû rapporter des ordres, des modèles, de la copie pour Vendredi. Ils ont racolé tout le vieux fond de la pensée antifasciste: Jean-Richard Bloch, qui mérite de rester libre pour avoir écrit, il y a un an, que Mussolini trouverait dans l’Ethiopie son désastre du Mexique; Aragon, Aveline, Cassou, les naturalisés du Populaire. Et ils ont rédigé ces affiches larmoyantes où ils nous excitent encore à la guerre pour l’Espagne.
Quelle étrange chose que le destin de ces garçons! Ils forment la génération de ceux qui ont manqué le coche. Certes, ma chère Angèle, quelques-uns d’entre eux ne sont pas dépourvus de talent. Et je n’assimile tout à fait aux autres adhérents du Front Littéraire ni M. Gide, ni M. Jules Romains, ni M. de Montherlant. Mais enfin, la plupart d’entre ces gens-là ont été des « espoirs », espoirs charmants, il y a dix ans. L’après-guerre est fini depuis longtemps déjà, et nous sommes plutôt dans une période qu’on baptiserait aisément avant-guerre. Nous savons que M. Chamson ne fera pas mieux que Les Hommes de la Route, et que M. Cassou n’a rien à dire. Ils sont arrivés un peu tard dans
les lettres, avec leurs tics, leurs manies, leurs thèmes déjà un peu usés. La politique leur a apparu comme un procédé merveilleux de renouvellement, comme une étrange et puissante jouvence. Et là, je crois qu’il ne faut pas oublier de joindre à la troupe et Gide et Montherlant. Seulement, quelle serait l’ironie du sort si, là aussi, ils étaient arrivés un peu en retard? Si, dupés par l’apparence, ils n’avaient opté pour la révolution au moment où elle est vaincue dans le monde entier, et si, jusque dans les plus petits détails, ils ne prouvaient constamment qu’ils n’ont jamais compris qu’après quelques minutes de réflexion!
Devant ces affiches espagnoles, ma chère Angèle, on peut rêver sur ces destins manqués. J’imagine que M. Blum luimême, qui est homme de lettres, doit sourire un peu lorsque M. Loisirs les lui apporte pour le distraire. Les hagiographes (à moins que ce ne soit Jules Lemaitre) racontent que lors du martyre des onze mille vierges, l’une d’elles arriva en retard et ne fut suppliciée que le lendemain. Cette patronne des attardés serait-elle la patronne du Front Littéraire? M. Chamson serait-il la onze millième vierge des Intellectuels?
Il est trop peu naïf, me dira-t-on, pour revendiquer un tel rôle. Je ne crois pas vous révéler un secret d’Etat, ma chère Angèle, en vous disant que la prise de Madrid devait être le signal d’une grande manifestation antifasciste, et que, comme par hasard, nos princes viennent d’interdire les manifestations de masse. I1 nous reste donc à réfléchir sur cette affiche: Vendredi n’a pas toujours été tendre pour M. Blum et pour « les réflexes peu républicains » (sic) de M. Yvon Delbos. S’agit-il d’une sorte de déclaration de guerre, rapportée par Chamson de Moscou?
Parmi les signataires en tout cas, je relève assez de noms d’ahuris, de zozos de la révolution, d’admirateurs du théâtre du peuple et de Mme Brunschvig, pour ne pas supposer que les onze mille vierges ont envoyé quelques délégués. Et je tiens la proclamation pour Madrid, jusqu’à nouvel ordre, comme le symbole le plus frappant de l’incompréhension que montrent ces intellectuels à l’égard de notre temps, et la plus touchante image qu’ils puissent nous offrir de l’esprit de l’escalier.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 10 octobre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : L’ETRANGER AIME-T-IL LA FRANCE ?
Je me trouvais, il n’y a pas longtemps, ma chère Angèle, dans une maison fréquentée par des patriotes. Vous êtes une belle jacobine, et je suis sûr que vous donnerez à ce mot le sens qui convient: je veux dire que la plupart des personnes présentes étaient des amis, soit de M. Blum, soit de M. Zay, soit encore de M. Thorez. La conversation, vous n’en doutez pas, vint sur la politique et sur les divers événements qui troublent notre planète. Comme les personnes dont il s’agit étaient fort au courant de ce qui se passe, elles savaient que M. Léon Degrelle, après l’interdiction qui lui fut signifiée de parler en France, avait écrit sur notre pays
« légal » un article véhément; elles savaient aussi que le général Franco n’était pas tout sourire pour le Front populaire, et que M. Antonesco n’avait aucune admiration pour le pacte franco-soviétique. Comme on évoquait l’une ou l’autre de ces personnalités éminentes, l’un des assistants lâcha le grand mot:
« I1 n’aime pas la France. »
Je me permis, ma chère Angèle, d’élever la voix, et, sans vouloir examiner si cette parole ne manquait pas un peu de nuances, de dire à mon interlocuteur:
« Mais, pardon, si vous étiez à la place d’un Roumain ou d’un Espagnol, est-ce que vous aimeriez la France? »
On me regarda comme on doit regarder le mécréant qui, en plein prêche du curé, exprimerait soudain à voix haute ses doutes sur l’existence de Dieu ou sur l’infaillibilité pontificale. Un océan de réprobation semblait avoir déferlé sur cette maison bourgeoise. Notre hôtesse déjà vérifiait mentalement ses petites cuillers: quand on dit des choses pareilles, n’est-on pas capable de tout? Je n’avais pas emporté les fourchettes à entremets, mais je persistai dans mon opinion.
A vous qui êtes raisonnable, ma chère Angèle, ne peut-on dire la vérité? Cela a toujours été la rage de la France de vouloir être aimée, comme si on fondait une politique sur l’amour et sur le plaisir. Elle s’imagine de bonne foi être entourée de soeurs latines, de tantes anglo-saxonnes, de lointaines amies slaves et de cousines germaines. Lorsque le petit frère belge prétend qu’il n’est pas si petit que cela, ou que la soeur latine déclare qu’elle veut sortir sans chaperon, le bourgeois français s’indigne comme lorsque sa belle-soeur ne l’a pas salué dans la rue. I1 faudrait tout de même abandonner cette politique de querelles de famille qui nous a assez souvent rendus ridicules.
Mais il y a mieux encore, ma chère Angèle. I1 est entendu que nous devons être aimés. Un Tchécoslovaque disait un jour à un de mes amis: « J’aime tant la France! C’est le pays de la Révolution et de la Franc-Maçonnerie. » Mon camarade n’osa pas le détromper, et, pourtant, qui ne verrait avec évidence l’illogisme de ceux qui se plaignent de n’être pas aimés, même par ceux qui ne goûtent ni la Révolution, ni la FrancMaçonnerie? Au temps où de pareilles idées étaient vivantes, qu’on les approuve ou qu’on les blâme, la France pouvait réclamer d’être suivie. Aujourd’hui (je parle de la France officielle), notre pays n’est plus à la mode, que nous le veuillions ou non. On porte d’autres chapeaux que le bonnet phrygien, d’autres chemises que les tabliers maçonniques; on se salue autrement qu’en se grattant le creux de la main. Au nom de quoi, ma chère Angèle, réclamons-nous l’amour de ceux qui ont changé de règle?
J’aime mon pays, ma chère Angèle, parce que je sais ce qu’il est en réalité, et que son passé magnifique peut me répondre de son avenir. Mais j’avoue que je suis tout indulgence pour ceux qui le jugent sur son accoutrement moderne. I1 est malaisé de s’informer à l’étranger, malaisé de distinguer entre ce qui est et ce qui apparaît. Contrairement à ce que disent les néo-patriotes, les déclarations récentes de quelques-uns des chefs qui nous entourent nous permettent de supposer qu’ils font les distinctions nécessaires. J’avoue que je m’en émerveille, que je suis ébloui de leur patience, de leur indulgence d’hommes d’Etat. Nos chauvins de la prochaine dernière en auraient-ils autant? On peut en douter.
Seulement, bon gré mal gré, nous semblons ne faire qu’un avec une certaine meute qui prétend s’appeler France. I1 faut dire à Degrelle, sans doute, qu’un président du Conseil d’origine juive allemande (si ce n’est balkanique) et un ministre de l’Intérieur douteux, quelles que soient les opinions que l’on ait, ne sont pas, au sens précis et humble du terme, ne sont pas citoyens français.
C’est en toute sincérité que je le dis, ma chère Angèle: si, pendant quelques instants, je me suppose Belge, ou Italien, ou Espagnol, ou Patagon, je n’aime pas l’Etat français, parce qu’il ne représente rien aujourd’hui dans 7_e monde que les idées les plus détestables, le conservatisme social le plus périmé voué au chambardement anarchique, la peur et l’amour du désordre, la politique de larmoiement alternant avec la politique de bravade, et l’hypocrisie pardessus le marché. Pour aimer cet Etat-là, il n’y a personne, car ceux-là mêmes qui s’en servent le méprisent profondément. Quant aux autres, j’admire en vérité ceux qui savent voir au-delà des apparences et qui, par-dessus la tête des maîtres qui l’asservissent, essayent de parler à nos véritables compatriotes. Je ne suis pas sûr, à leur place, d’être capable d’en faire autant.
I1 faut voir les choses comme elles sont, et ne pas se leurrer. I1 est ridicule et criminel de s’étonner qu’on prononce à l’étranger des paroles dures contre la France. Notre devoir n’est pas de nous plaindre, mais d’empêcher que de telles paroles soient légitimées. Nos va-t-en-guerre et nos braves à trois plumes, avec les rires dans les cimetières de M. Malraux, et les jolis mouvements de menton de M. Chamson, et le tir-aux-Cadets de M. Lurçat, veulent à toute force confondre notre cause avec la leur, et donnent des leçons de patriotisme. Elles sont fabriquées à Moscou: nous n’avons pas la monnaie qu’il faut pour régler ces marchandises-là.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 17 octobre 1936.
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LETTRE A UNE PROVINCIALE : SOUS LE REGNE DE L’INTELLIGENTSIA-SERVICE
C’est au théâtre, l’autre soir, ma chère Angèle, que j’ai le mieux compris certaine étonnante équivoque qui domine notre temps, et à laquelle, si vous le voulez bien, nous donnerons le nom très grave d’équivoque de la liberté. Les Pitoëff jouaient une pièce de Léo Ferrero, le jeune écrivain, fils de l’historien, mort tragiquement il y a peu d’années. Vous savez que j’ai beaucoup d’amour pour les Pitoëff, et, si vous venez à Paris, je vous conseille d’aller contempler, au troisième acte, l’apparition légère, aérienne, de Ludmilla en robe blanche. C’est un oiseau qui survole la scène, quelque chose d’ironique, d’impalpable et de ravissant. Mais peut-être, comme moi, serez-vous aussi fort intéressée par la manière dont l’honnête public comprend la pièce.
On m’avait dit qu’Angelica, farce idéologique qui fait des personnages de la comédie italienne les symboles de notre temps, était une pièce antifasciste. A dire vrai, la fantaisie y déguise si bien l’idée que nous sommes loin de lui donner un sens trop précis. Mais ce dont je suis bien certain, c’est que les applaudissements qui soulignaient certaines tirades et certains mots ne venaient point d’antifascistes. Lorsqu’on entend, ma chère Angèle, revendiquer pour la liberté, lorsqu’on entend dire que le socialisme est le plus sûr moyen de devenir ministre, qu’un pays soumis au régime de la délation et à la dictature d’une sorte de Tchéka est un pays où l’on n’aime pas vivre; lorsqu’on entend réclamer le droit de réunion, moquer la manière de préparer des élections, je ne suis pas sûr – n’en déplaise à la charmante mémoire de Léo Ferrero – qu’on ne pense pas tout d’abord à M. Blum, et puis un peu à M. Staline.
La semaine où l’on jouait cette pièce, on interdisait une réunion de M. Doriot à Montpellier et une réunion du Rassemblement antisoviétique à Amiens. Cependant, à Paris, au Vélodrome d’Hiver, des révolutionnaires voyageurs venaient réclamer des canons pour l’Espagne. I1 y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont pas du tout Espagnols: l’un d’eux se nommait Gorkin, et, le lendemain, il se voyait interdire l’entrée de l’Angleterre. Mais la France l’avait accueilli, au nom de la paix et de la liberté.
Est-ce qu’une telle équivoque, ma chère Angèle, prend toujours en province? A Paris, l’accueil fait à Angelica, entre autres signes, me prouverait aisément le contraire. De bonne foi, les spectateurs, devant cet anarchisme de poète, paré de couleurs vives, croyaient à une défense juvénile de leurs libertés, et ces libertés ne sont point menacées, ici, par le fascisme. Les journaux russes de langue française peuvent vivre de cette équivoque; ils ont pu organiser leur affaire avec une méthode admirable; André Chamson peut aller passer son congé payé en U.R.S.S., et Clara Malraux en Espagne; Martin-Chauffier, enlevé à Finaly et aux curés, avec vingt francs de plus par mois et une sortie supplémentaire le samedi soir pour faire l’amour, peut balayer avec allégresse les escaliers de Vendredi, en gilet rayé, et sifflant l’Internationale: tous ces personnages ne réussiront pas tout à fait à nous convaincre qu’ils luttent pour la liberté.
Par quelle aberration, par quelle inconséquence l’espèrent-ils? Par quelle aberration (ou quelle secrète bravade, quel secret sadisme) M. Blum prétend-il que la loi sur la presse qu’il prépare ne tend qu’à mieux sauvegarder la liberté? I1 faut croire que le pouvoir de certains mots est encore grand, puisqu’on n’ose pas le braver tout à fait. I1 y eut une époque, ma chère Angèle, où les communistes ne parlaient pas de liberté, où ils prétendaient établir la dictature du prolétariat, oie. ils citaient les phrases si dures de leurs maîtres, Karl Marx ou Lénine, contre le socialisme français, socialisme de rêveurs et de petits bourgeois, et contre les dogmes de la révolution sentimentale. Il est vrai que c’était aussi le temps où ils traitaient Léon Blum d’oustricard, et où M. Jouhaux était un profiteur. J’avoue que j’aimais mieux cette attitude. I1 faut supposer qu’elle n’était pas extrêmement politique, et le Français aime toujours à croire, comme Bartoldi, que la Liberté éclaire le monde.
Par malheur, je ne pense pas qu’on puisse tenir longtemps contre l’évidence. Patiemment, sûrement, le parti communiste prépare la guerre, et il est difficile de ne pas s’en apercevoir. Patiemment, sûrement, le gouvernement socialiste cherche à supprimer les libertés, et le déguisement de cette tentative est encore plus difficile. La guerre et l’esclavage, il me semble que ce sont deux thèmes excellents, et que nous pourrons les dénoncer chaque jour, malgré les agents de l’étranger et l’Intelligentsia-Service de M. Chamson. La malhonnêteté intellectuelle, que les décrotteurs de chaussures de M. Blum ont élevée à la hauteur d’une profession lucrative, ne suffira sans doute pas à nous faire croire que la paix et les libertés sont soutenues par des policiers provocateurs et par des espions. Les vieux libéraux naïfs, comme Miguel de Enamuno, s’en sont déjà rendu compte en Espagne. Peut-être leurs cousins de France seront-ils éclairés un jour. Une soirée de théâtre parisien peut servir à prouver que l’équivoque de la liberté est une farce à laquelle on ne croit plus, et que le rempart des anarchies nécessaires n’est pas la muraille du Kremlin.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 31 octobre 1936.)


CHARLES MAURRAS DEVANT LE MONDE NOUVEAU
Ce n’est pas au nom des fidèles exacts de Charles Maurras qu’il convient de parler aujourd’hui. Je veux dire que ce n’est pas au nom de ceux qui suivent ses doctrines, et le reconnaissent pour maitre intégral de leur pensée. I1 me plait mieux de songer à ce rayonnement, à ce halo qui entoure toute grande oeuvre et toute grande pensée, et où vivent, quelquefois sans le savoir, tant d’êtres. De même que les théologiens distinguent entre ceux qui font partie du corps de l’Eglise, et ceux qui font partie de son âme, il faudrait dire, je crois, aujourd’hui, que la foule est immense de tous ceux qui doivent quelque chose à Charles Maurras, et que, sans lui, notre univers ne serait pas ce qu’il est.
On éprouve un grand scandale, on l’avoue, à considérer le vaste renversement des idées qui crée sous nos yeux mêmes l’Europe de demain, et à penser au destin de l’homme qui est à l’origine de ce renversement. Interrogeons Salazar, Degrelle ou Franco, et ils nous répondent en disant: « La France, c’est Maurras. J’ai appris à lire dans Maurras. » Dans la bibliothèque de la restauration et de la rénovation espagnoles, l’Enquête sur la Monarchie traduite par des esprits sagaces voisine avec les Jalons de Route de La Tour du Pin. En Italie, les idées maurrassiennes ont une importance aussi grande que les idées de Sorel. Partout où se forme un jeune mouvement national, que ce soit en Belgique, en Suisse, en Pologne, il se tourne d’abord vers le traditionalisme révolutionnaire de Maurras. Qui pourrait même dire que ses idées soient étrangères à l’Allemagne? Et si l’empire soviétique est un jour renversé, ne devra-t-on pas compter avec ce petit groupe de jeunes Russes qui est en train d’élaborer autour du souvenir des tsars rassembleurs de terres quelque chose qui ressemble fort à la doctrine monarchique de l’Action Française? Il n’est pas, par un paradoxe étonnant, jusqu’aux Etats-Unis qui ne cherchent à leur tour des garanties, des idées, le germe de l’avenir, dans l’oeuvre de Maurras.
Sans doute, chaque peuple, chaque chef ajoute à ce qu’il a appris dans cette oeuvre un élément personnel et national. Sans doute même certains font-ils des objections, rejettent toute une part des doctrines maurrassiennes, se montrent infidèles à l’esprit ou la lettre en quelque point. L’important est qu’ils reconnaissent leur dette. Un maître n’est pas l’homme qu’on suit entièrement dans tout ce qu’il a dit; un maître est celui qui nous a appris quelque chose d’essentiel, et qui est notre éternel créancier.
Le maître des révolutions nationales, celui qui a aidé à réveiller tant de peuples à la conscience, qu’en fait le pays où il est né, pour qui il a travaillé, pour qui il a bâti sa doctrine? Ce pays le met en prison.
Toute l’admiration, et, osons le dire, toute l’affection qu’une jeunesse dévouée porte au maître de sa pensée, je voudrais aujourd’hui la laisser de côté. Ce qui me touche, c’est ce que je voudrais nommer l’admiration, le respect, l’affection des frères séparés, suivant la belle expression de l’Eglise, l’affection des hérétiques. De même qu’à l’étranger les chefs de l’avenir reconnaissent leur dette, il faut dire que nous avons tous connu des jeunes gens qui discutent en eux-mêmes avec Maurras sur tel point, qui ne sont pas monarchistes, ou qui ne sont pas d’accord avec lui sur la politique extérieure ou la politique sociale, et qui pourtant savent que sans Maurras ils ne sauraient pas penser. C’est cela qui me paraît essentiel aujourd’hui, et qui mesure le mieux le rayonnement de cette oeuvre incomparable, et la bassesse de ceux qui ont cru pouvoir l’éteindre .
Combien aujourd’hui qui ne croient plus aux erreurs du libéralisme, qui ne croient plus à la sécurité, à la toutepuissance du nombre, à l’égalité, aux vertus du régime capitaliste moderne, et qui doivent cet épurement de leur pensée à Maurras? Ils sont arrivés dans la vie, s’ils sont jeunes, à un instant où beaucoup de nuées étaient encore amassées sur l’horizon. Ces nuées, la réalité devrait les disperser bientôt, mais avant la réalité, cette raison éclatante, cette Cassandre informée par un dieu, cette Cassandre à laquelle, bon gré mal gré, il faudrait croire. En même temps, l’homme qui figurait sur la scène, ce personnage n’était point un amateur de barbare logique, mais un être de chair et de sang, un passionné! Tous ceux qui ont approché Maurras connaissent cette passion qui est en lui, cet amour de la vie. Pour ceux même qui ne connaissent point sa personne, il suffit de le lire pour entendre dans sa phrase la violence de l’accent qui ne trompe pas: cet homme est d’abord un homme vivant.
C’est pour cela sans doute qu’il a conquis la jeunesse. I1 ne l’a pas séduite en lui disant que la vie était belle quand elle est sans risque, il n’a pas chanté la France éternellement mesurée, pleine d’admiration pour elle-même, entourée du respect universel et vieillissant doucement dans son gâtisme conservateur et libéral. I1 lui a dit fortement: « Tu peux périr. Une civilisation est mortelle. Il faut veiller, prendre garde. Et on ne prendra point garde sans les hautes vertus dont toutes les races et toutes les nations ont eu besoin. Ne crois pas que la France soit la peur de la vie, le conservatisme social, le mépris des classes entre elles. La France, c’est la grandeur, c’est la prudence des saints et des héros, qu’il ne faut pas confondre avec la prudence des rentiers. C’est la maîtrise de soi et le risque, c’est la force. » Voilà l’homme que nous avons entendu quand nous avions dix-sept ans, voilà l’homme que ceux qui l’ont entendu comme nous ne peuvent plus jamais oublier, quelle que soit la route où. ils s’engagent par la suite.
On peut s’étonner de voir l’instigateur du nationalisme intégral français accueilli comme maître par d’autres nationalismes, admis dans un cercle plus vaste que nos frontières. C’est bien mal comprendre le rôle que jouent les esprits véritablement grands. C’est bien mal comprendre Maurras lui-même. Non que sa réflexion ait jamais été abstraite; elle est née du sol, de la terre qui existe: elle s’est penchée attentivement sur ce bien nommé France, que tant d’abaissement et d’ignominie n’ont pas encore déchu de sa beauté. Mais de tout ce qui est vrai et réel peut naître une leçon valable pour tous et pour toujours. Ils ne sont ni Français ni royalistes ces fédéralistes suisses qui viennent chercher dans Maurras leur doctrine et le principe de leur action. Ils se croient peut-être loin les uns des autres ces catholiques autrichiens, ces francs-maçons espagnols qui se rencontrent pourtant sur quelques vérités éternelles. La grandeur d’un homme mène à la grandeur d’une idée, c’est ce que le monde peut produire de plus beau, et devant une telle union tout s’incline et tout s’accorde.
Quand on a rencontré Maurras au commencement de la route, qu’on le veuille ou non, on garde un reflet de tout ce qu’il est. Jusque dans les prudences de nos gouvernants, jusque sur les bancs des ministres qui l’ont emprisonné, nous retrouvons parfois, aux heures de raison, le pâle souvenir de l’enseignement de Maurras. Ceux même qui ne l’ont jamais lu, malgré qu’ils en aient, en sont marqués: comme si l’air d’une époque, lorsqu’on le respire, était forcément pénétré par la puissance de ceux qui y vivent. Le savait-on suffisamment en France? J’imagine que cette prison qui prend une valeur de symbole va le faire éclater soudain aux yeux de tous les hommes de mon pays.
Autour de nous, le monde change, et l’on ne peut dire qu’il change toujours de manière à nous rassurer. La France, elle, ne change pas: elle demeure l’esclave de son idéologie démodée, de ses vieilles erreurs, elle s’enlise doucement dans la boue fade de son socialisme bourgeois. Et c’est en France pourtant que les nations réveillées sont venues apprendre les conditions de leur réveil; c’est en France qu’elles ont trouvé l’éclat, la dureté, la fièvre raisonnable, l’union des forces du passé et de celles de l’avenir, l’attention au temps présent, l’esprit de prophétie, la grandeur de la mémoire et la grandeur de l’espérance. C’est en France qu’un homme a paru pour symboliser toutes ces forces, pour nous les apprendre ou nous mettre sur leur chemin, pour nous mettre sur le chemin d’autres encore. Dans les apparences du destin, c’est en France aussi que cet homme est inutile, aussi inécouté, aussi rejeté que s’il n’avait jamais parlé; et, pour être plus sûr de son néant, on l’enferme.
Mais il n’y a pas seulement les apparences du destin, et nous devons voir au-delà. Nous sommes un certain nombre, partout, à savoir ce que nous devons à Maurras. Pour être la dernière à l’avoir entendu, la France ne sera pas le pays qui l’aura le moins compris. L’homme qui aura été, toute sa vie, le héros de l’espérance, et qui nous aura appris que l’espérance a raison, peut représenter aujourd’hui, par un symbole qui frappe tous les yeux, la nation prisonnière: le temps n’est pas loin, nous en sommes sûrs, où nous irons la libérer.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 7 novembre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : LE CYCLISTE N°2
Vous me demandez, ma chère Angèle, s’il convient d’emmener vos enfants, aux prochaines fêtes, voir quelqu’une de ces représentations classiques dont la province dit grand bien, et vous désirez en même temps savoir si Paris est véritablement conquis par le nouveau führer du Théâtre-Français, M. Edouard Bourdet. Je dois vous avouer que Paris n’est pas encore soumis, pour la bonne raison que M. Bourdet n’en est encore qu’aux songes et aux promesses, et on ne peut raisonnablement le lui reprocher. Seuls quelques extrémistes pourraient regretter qu’il ne se soit pas encore livré sur le personnel de ce théâtre à quelque « 30 juin » symbolique, et que, dès sa prise de pouvoir, il n’ait pas tout de suite massacré un bon nombre de sociétaires. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup, d’ailleurs, pour m’inscrire parmi ces extrémistes, et je vous confierai à l’oreille que la haine de la Comédie-Française est le seul sentiment durable de ma vie.
Mais ce n’est pas encore de la Comédie qu’il est question, c’est de son chef, c’est du pacifique chancelier qui, si l’on en croit la légende, arrive chaque jour rue de Richelieu à bicyclette, afin de faire un peu de sport. J’ignore si ce détail est exact: j’aimerais le savoir, afin de décider si véritablement les cyclistes gouvernent la France, et si nous devons adopter la chambre à air comme armes parlantes. Les méchantes langues, et je n’en suis pas, trouveraient peut-être là l’occasion de prétendre que M. Bourdet est décidé à avancer prudemment et à n’admettre les réformes nécessaires qu’avec une sage lenteur.
Pour ma part, ma chère Angèle, j’ai beaucoup trop ri à une ou deux pièces de M. Bourdet pour lui en vouloir de sa lenteur et de sa bicyclette. Mais je pense justement à une ou deux pièces, et non pas tout à fait à l’ensemble d’une oeuvre déjà abondante. Et je me demande si dans la surprenante mesure qui a installé l’auteur de tant de vaudevilles agréables à la tête de la Comédie-Française, il ne faut pas voir une des idées les plus cocasses, et peut-être les plus sadiques, qui soient dues à l’esprit démoniaque de M. Zay.
Je n’ai point d’hostilité contre M. Edouard Bourdet. Pourtant, il a commis, dans son existence adroite, une très lourde gaffe: pendant deux ou trois ans, il a été critique dramatique. Pendant deux ou trois ans, chaque semaine, il nous a prouvé en conséquence qu’il n’entendait rien à l’art dramatique. Incompréhensif et charmant, il a buté contre tous les spectacles neufs, et, hélas! il n’a pas bu l’obstacle. Ce qui le ravissait, on le devinait vite, c’étaient les oeuvres à la manière des siennes, l’adultère mondain dans le genre grave, l’adultère mondain dans le genre gai. L’an passé, certain rapport Bacqué mit en fureur le monde de la scène: ce hardi sociétaire, dont la flèche est au flanc du théâtre abattu, ne réclamait-il pas une sérieuse revision du répertoire? Ne pouvait-on pas déduire de ses propos que la Comédie n’était pas faite pour accueillir le vieux M. Edmond Sée, prince de la censure cinématographique, le ridicule Saint-Georges de Bouhélier et, parmi les morts, d’Augier à Dumas fils et à Hervieu, les plus poussiéreux des drames et les moins drôles des comédies? I1 fallait agir d’urgence: déjà M. Bernstein se croyait visé par le rapport Bacqué et tempêtait. Ce bon M. Fabre, habitué à mille tourmentes, baissait la tête. M. Jean Zay, quand le Front populaire vint au pouvoir, eut une idée de génie: il fit appel à M. Bourdet.
Ce n’est pas lui, en effet, qui débarrassera le ThéâtreFrançais des pièces du répertoire moderne, puisqu’il travaille « dans le même genre ». On a trouvé en lui le meilleur protecteur de M. Lavedan, puisqu’il est le fils spirituel de M. Lavedan. Ce n’est pas parce qu’il a déguisé en inverti le marquis de Priola que nous ne reconnaitrons pas la personnalité véritable du duc d’Anche de La Fleur des Pois. De temps en temps, d’ailleurs, il songe aussi à Emile Augier, et il écrit Les Temps difficiles. I1 est le meilleur défenseur du théâtre bourgeois, puisqu’il est aujourd’hui le représentant de ce théâtre bourgeois.
Je dois dire, ma chère Angèle, qu’il est habile homme, et que le premier acte de Vient de paraitre, que Le Sexe faible tout entier sont des oeuvres d’une grande gaieté. Mais je pense aussi, et cela n’est pas contradictoire, que peu d’hommes ont fait plus de mal au théâtre que M. Bourdet. Car il a perpétué cette forme indéfendable de comédie qui fleurissait bien avant la guerre, et qui, sans lui, aurait peut-être disparu. I1 a surtout, avec une constance qui inspire l’admiration et l’effroi, calqué le langage contemporain avec une telle fidélité qu’aujourd’hui il en arrive à l’argot, l’argot mondain et conventionnel de Fric-Frac.
Lorsqu’on s’intéresse au théâtre, on ne peut qu’en être ému et choqué. J’ai eu un jour l’occasion de voir M. Bourdet, qui est un homme fort courtois, et je lui ai
demandé, ce qui me semblait banal, si cette fidélité au langage contemporain ne risquait pas d’accentuer le vieillissement des pièces, et si dans vingt ans on comprendrait une oeuvre écrite dans le dialecte de 1935. I1 parut fort étonné, comme s’il n’avait jamais réfléchi à ces questions, et me répondit: « Mais qui de nous écrit pour dans vingt ans? »
Un tel mot, vous en conviendrez, ma chère Angèle, est significatif. C’est pour cela sans doute que les personnages de Margot s’expriment comme les habitués de Montmartre. C’est pour cela aussi que je ne crains pas grand-chose pour le Théâtre-Français. Pour un esprit habitué, dans son oeuvre, à tant de mollesse, la convention apparaît vite comme le suprême refuge de ce qui est noble. Par la force des choses, on donnera bien à M. Jouvet ou à M. Copeau, de temps à autre, une oeuvre ancienne à monter. Mais la vieille garde sera toujours là, protégée par M. Bourdet; mais M. Albert Lambert reviendra rugir, et Mme Marie Bell et M. Vidalin, et Colonna Romano avec Alexandre. M. Bourdet n’osera jamais, ne voudra jamais rendre vivantes ces allégories, parce que la vie, pour lui, c’est « le milieu » ou « le palace », et que la beauté, c’est justement la convention. I1 est pareil à ces braves gens qui, volontiers grossiers dans l’existence courante, admirent le Salon des Artistes Français, les pères nobles de tournée et les oeuvres bien-pensantes. Modestement, il s’excepte du jeu, et fait son métier, son métier qui est de peu d’années, il l’avoue. Pour le reste, il a le respect des momies, soyez-en sûre. Le Théâtre-Français n’a encore monté comme nouveautés qu’une pièce de Dumas fils et une pièce de M. Fabre, exhumée de derrière les fagots du Théâtre Libre. Ce n’est pas aujourd’hui que la scène de la rue Richelieu retrouvera sa raison d’être et sa mission.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 14 novembre 1936.)


LETTRE A UNE PROVINCIALE : POUR LA MOINS GRANDE FRANCE
Vous n’avez peut-être pas lu dans les journaux, ma chère Angèle, une petite note adressée aux « familles nombreuses d’ascendance étrangère habitant en France ». Comme il convient que vous soyez toujours bien informée, je me fais un plaisir de vous la recopier ici. Elle est ainsi conçue:
« Les pères et mères de famille étrangers comptant deux enfants ou plus et habitant la France depuis cinq ans au moins, sont priés de se faire connaître à l’Union nationale pour une France plus grande, Fédération des Français d’adoption et des étrangers aspirant au titre de citoyen français, 152, boulevard Haussmann, Paris, où tous renseignements leur seront donnés gracieusement chaque jour, de 8 à 20 heures, ou par correspondance. »
Je ne suis pas allé boulevard Haussmann, ma chère Angèle, mais j’avoue qu’une telle annonce m’a plongé dans une profonde rêverie. Sans être particulièrement sanguinaire, on peut rêver d’un régime où l’Union « nationale » pour une France plus grande serait dissoute par la loi, ses organisateurs fouettés en place publique et expulsés ensuite dans une Europe plus grande encore. J’imagine assez aisément que si l’on veut détruire l’esprit d’hospitalité des Français, on n’a qu’à publier de temps à autre de petites notes de ce genre, auxquelles les journaux font un écho si complaisant, et j’espère alors que nos compatriotes comprendront.
Je ne suis pas xénophobe, ma chère Angèle, ai-je besoin de vous le dire? J’ai des amis que j’aime, et qui sont étrangers: les uns habitent leur pays, d’autres habitent la France, et je n’y vois nul inconvénient, tout au contraire. C’est justement parce que je ne suis pas xénophobe que je ne crois pas obligatoire pour un étranger d’arborer le titre de citoyen français, qui, pour être encore relativement honorable, n’est tout de même pas strictement nécessaire à la bonne réputation d’un homme. Et qu’il existe une association « pour une France plus grande », avouez que c’est là une chose si étrange qu’on ne peut en demeurer que confondu.
Je pense à cette loi, qui s’appellera, je crois, la loi Milan, et que l’on projette, d’après laquelle les étrangers naturalisés devront prendre des noms à consonance française. Je sais que, jadis, les chroniqueurs, parlant de M. de Buckingham, l’appelaient volontiers M. de Bouquincamp, ce qui est délicieux. Mais nul ne s’y trompait. Je vois un peu plus d’inconvénient, lorsque MM. Blum, Rosenfeld, Jung et Tovaritch se seront fait naturaliser Français, à les entendre appeler Lafleur, Champderoses, Lejeune et Compagnon, car je ne saurai pas alors qu’ils sont Français de fraîche date.
A quoi peut servir une Union pour la plus grande France? La naturalisation a toujours existé, et c’est son application qu’il faut réglementer, sans doute, et non son principe. A désirer une France plus grande, à s’organiser pour cela, on risque de ne plus vouloir de France du tout. Peutêtre est-ce cela, le but de l’Union « nationale »?
Je parlais l’autre jour avec un brocanteur, Juif polonais, brave homme au demeurant, et travailleur acharné, comme sont souvent ceux de sa race. Son fils est au lycée; demain, il sera peut-être ministre. Et le père me disait avec un sourire illuminé: « La France est vraiment un pays de Cocagne ». Je crois qu’il. n’y mettait pas malice, mais je suis un peu gêné, je le reconnais, quand j’entends des phrases de ce genre. La France a-t-elle à être un pays de Cocagne? La France a-t-elle tellement besoin d’être « plus grande »?
I1 y a des gens pour penser, ma chère Angèle, qu’on ne devrait accorder de naturalisation qu’aux étrangers dont la présence est utile à la France, et peut-être même seulement à leurs fils, lorsqu’ils sont fixés dans notre pays. Est-il si déshonorant d’être Polonais? ou Italien? ou Belge? Je ne ferai à aucun peuple l’injure de le croire. Mais ce n’est pas M. Lafleur, dit Blum, hélas! ni son chef de cabinet, M. Blumel, dont le nom s’écrira peut-être Lafleurette, ni M. Isaïe, dit Zay, qui cherchera peut-être un nom plus français dans Rabelais, ce ne sont pas ces messieurs qui prendront l’initiative d’inscrire l’Union pour une plus grande France sur la liste des ennemis publics. Ils sont trop chauvins pour cela.
Et pourtant, ma chère Angèle, le premier devoir d’un peuple qui veut vivre est de se reconnaître. Je ne mets là aucun racisme, aucune théorie aventureuse. Une nation forte peut assimiler bien des éléments étrangers; la nôtre l’a prouvé au cours de son histoire: encore faut-il qu’elle procède avec sagesse et avec lenteur. Voyez-vous, je comprendrais l’existence d’une société organisée pour protéger les droits des étrangers, pour leur assurer la vie, les libertés compatibles avec notre nation: cela serait aussi normal que la présence d’une ambassade ou d’une légation. Mais une société dont le but est le déguisement! Une société qui cherche à nous tromper! Heureusement, ma chère Angèle, qu’on la connaît assez peu; je suppose qu’elle pourrait faire lever une vague de xénophobie que, pour ma part, je regretterais fort.
Je n’admire pas toujours la doctrine hitlérienne, ni son idéologie. I1 est pourtant un point sur lequel tous les hommes de bon sens devraient faire l’accord, me semble-t-il. I1 y a en Allemagne des textes législatifs qui distinguent les citoyens et ceux qui ne le sont pas. Cela ne veut pas dire qu’il faille étriper les non-citoyens, les affamer ou les stériliser. Cela veut dire que tout le monde ne fait pas partie d’une nation; l’ancienne Grèce avait connu ces distinctions élémentaires. Pour ma part, ma chère Angèle, je crois qu’il faut former le plus tôt possible une société pour la protection d’une race qui tend à disparaitre, je veux dire la race des Français. Réclamons notre parc réservé, comme les Peaux-Rouges des Etats-Unis. On nous y enfermera avec quelques bisons et quelques chevaux, et peut-être Genève consentira-t-elle à s’intéresser à une minorité opprimée. Je vous inscris d’office, ma chère Angèle, sur la liste d’honneur de mon Union « internationale » pour la constitution d’une France moins grande.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 21 novembre 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : APPEL AUX BOUDDHISTES FRANÇAIS
Vous vous inquiétez pour vos enfants, ma chère Angèle, de savoir combien de temps dureront les vacances de Noël, et à quelle date exacte elles commenceront. Déjà vous avez eu de pareilles inquiétudes lors de la Toussaint, et toutes les familles françaises se sont demandé comme vous: « Aurons-nous le jour des Morts? ». I1 y a comme cela, dans l’année, un certain nombre de problèmes graves, qui font souffrir élèves et parents. Vous n’êtes pas seule à le déplorer, et à regretter que ces vacances variables ne soient point fixées au début de l’année. Pour ma part, j’ai vu sans déplaisir une importante délégation de parents aller trouver leur grand maitre, je veux dire M. Jean Zay, afin de lui exposer leurs doléances, et lui exprimer le regret qu’il faille attendre à la dernière minute pour savoir si l’on jouira dans les lycées d’un malheureux samedi ou d’un pauvre lundi.
Le prince de l’enseignement a été magnanime et n’a pas dédaigné de s’occuper de questions aussi infimes. Mais vous vous étonneriez, ma chère Angèle, si un esprit aussi sublime s’était contenté de cela. M. Jean Zay, il l’a prouvé souvent, sait deviner l’essence sous l’apparence, décèle rapidement un auteur d’avant-garde dans la personne de M. Edouard Bourdet, un fasciste dans celle de M. François Latour, et, sauf votre respect, quelque chose de rabelaisien dans le drapeau français. Poursuivant ses investigations métaphysiques, il s’est élevé à des considérations d’un ordre tout à fait élevé sur les fêtes légales et chômées, et, devant les parents éblouis d’un tel savoir, il a proclamé ceci:
« Cette question de fêtes est d’une haute importance. Toutefois, il se pose à un gouvernement essentiellement démocratique des problèmes dont vous ne m’avez pas l’air, pauvres palotins, de soupçonner la gravité. Que si je considère un calendrier, qu’y découvré-je? Par ma chandelle verte! les fêtes légales de notre République sont des fêtes catholiques. En blémissant, je lis, je parcours les douze mois de l’année, et qu’est-ce que je découvre: la Toussaint, la Noël, le Premier de l’An, le Mardi gras, la Mi-Carême, Pâques, l’Ascension, Pentecôte, l’Assomption. Seul le 14 Juillet est une fête véritablement laïque. Tout cela ne vous étonne-t-il pas, Messieurs? Et comment répondronsnous aux membres des autres confessions qui viendront nous réclamer des congés? Palsambleu, il n’y a pas seulement des catholiques en France! Il y a aussi des protestants, des orthodoxes, des israélites, des bouddhistes, des musulmans. Nous devons faire aussi quelque chose pour eux. »
Ce ne sont peut-être pas exactement les termes dont s’est servi l’honorable M. Jean Zay, je puis toutefois vous affirmer, ma chère Angèle, que ce sont bien les fêtes qu’il a énumérées, et aussi les confessions religieuses qu’il prétend servir. Vous comprendrez que devant une telle éloquence et un libéralisme aussi savant, les parents d’élèves n’ont pu que s’incliner. Je ne crois pas qu’il y en ait eu un seul, devant des beautés aussi éminentes, pour répliquer au ministre qu’ils s’étaient réunis en sa présence pour tout autre chose, et que l’existence de fêtes non-catholiques n’empêchait nullement de fixer d’avance certains jours de sortie pour les internes.
Et cependant, ma chère Angèle, cette énumération m’a fait tomber dans une profonde rêverie. Je ne suis point spécialement clérical: est-il pourtant bien honnête d’accuser l’Eglise catholique de réclamer des jours chômés pour honorer tant de fêtes? Parmi elles, je n’en découvre que trois (la Toussaint, Noël et l’Assomption) qui tombent à des jours fixes, et exigent certaines libertés. Encore l’Assomption, à la date du 15 août, est-elle hors de cause. Mais où a-t-on vu l’Eglise réclamer de chômer le Mardi gras? Et la Mi-Carême? Et le Jour de l’An? Et les lundis de Pâques et de Pentecôte? Pâques et Pentecôte eux-mêmes ne tombentils pas un dimanche? L’Ascension n’estelle pas un jeudi? Vraiment M. Jean Zay, qui a toutes sortes de raisons pour cela, m’a l’air d’ignorer un peu les règles d’une religion encore assez pratiquée en France.
Il est bien vrai qu’il s’intéresse aux autres confessions. Et là encore, je tombe dans un abîme de perplexité. Les protestants, s’ils ont des fêtes, n’ont-ils pas les mêmes ou à peu près (et plutôt moins) que les catholiques? En pays protestants, la grande fête religieuse n’est-elle pas Noël? Je veux bien que la situation soit différente pour les Israélites. Mais enfin, M. Jean Zay connaît-il beaucoup de citoyens français, malgré l’afflux de Russes émigrés, à être de confession orthodoxe? Connaît-il, en France continentale, beaucoup de musulmans? Connaît-il surtout beaucoup de bouddhistes?
Là, je m’avoue vaincu. Qu’on songe à transformer le calendrier pour donner satisfaction aux bouddhistes, ma chère Angèle, me semble faire passer sur notre terre un délicieux vent de folie, analogue à celui qui bouleverse le monde des dessins animés ou des comédies burlesques américaines. Je jure devant toutes les divinités que l’on voudra que je n’ai rien contre le bouddhisme. Je suis persuadé que les bouddhistes sont de très honnêtes gens. Mais je me demande seulement s’il y a beaucoup de bouddhistes en France, et si M. Jean Zay a souvent à trancher, au milieu de son sanhédrin, les difficultés qui s’élèvent entre le grand lama d’Orléans et le Bouddha vivant de Montargis? Je lance de toute ma force un appel aux bouddhistes français pour leur demander si véritablement il importe de célébrer le Jour de l’an au 17 mars ou au 21 janvier, et s’ils exigent trois jours de jeûne dans les lycées pour la résurrection de Gantâma.
Tout cela, ma chère Angèle, vous paraîtra peut-être plaisant, et je ne ferai point de difficulté pour avouer que dans notre cirque, M. Jean Zay tient une place éminente. Mais après avoir ri, comme aux comédies de Molière, il convient de réfléchir un peu: et vous conviendrez que le discours du prince et seigneur de l’Université française peut donner à réfléchir. C’est avec des raisonnements analogues qu’on gouverne la France, avec des raisonnements où tout est bafoué, la logique et l’expérience. Je ne proteste au nom d’aucune tradition: si M. Jean Zay venait nous expliquer qu’il faut organiser les vacances des lycées suivant
des règles plus rationnelles, établir par exemple les congés de Pâques à une date fixe, on pourrait discuter, on n’aurait pas à s’indigner. L’Eglise elle-même ne réclamerait rien qu’un dimanche. Mais entendre le maître de l’enseignement expliquer que le Mardi gras est une fête catholique, l’entendre réclamer pour les orthodoxes et pour les bouddhistes, avouez que cela passe l’entendement. Un ton aussi sérieux, une approbation aussi totale (comme notre ministre est hardi! comme il est tolérant! comme il a des idées neuves!), donnent, il faut l’avouer, une triste idée de nos gouvernants et de la manière dont ils sont acceptés.
Que M. Jean Zay s’occupe de l’instruction publique, du Théâtre-Français, ou de la France tout court, il le fait avec la même autorité imperturbable et la même masse d’arguments délirants. Il cite des mots, il invente des faits, avec la précision grandiose des plus énormes farces. C’est un conseiller du Père Ubu, que tout le monde, par malheur, prend au sérieux.
Pour ma part, ma chère Angèle, j’ai une proposition à vous faire. Soumettez-la à vos amis bouddhistes. Puisque M. Jean Zay est choqué que l’Eglise catholique ait fait du Mardi gras une fête de sa confession, pourquoi les bouddhistes français ne prendraient-ils pas l’initiative d’une pétition pour laïciser cette journée? Elle aurait tout avantage, me semble-t-il, à être transformée en Fête nationale du Front populaire.

Robert BRASILLACH
(Je Suis Partout, 28 novembre 1936.


LETTRE A UNE PROVINCIALE HISTOIRES DE CONSOMMATEURS
De même qu’il y a des histoires de curés, des histoires marseillaises ou des histoires juives, il y a, ma chère Angèle, depuis quelque temps, des histoires de consommateurs. Elles ont ceci de commun avec les autres qu’on les écoute d’une oreille, en préparant mentalement celle qu’on va raconter. Quand celle qu’on vous raconte est terminée, au lieu d’éclater poliment de rire, on hoche la tête d’un air navré, on s’écrie: « En quel temps vivons-nous! » et, précipitamment, de peur d’être « coupé », on ajoute: « C’est comme ce qui est arrivé à des amis à moi. » Pour peu que la conversation ait de nombreux participants, les histoires de consommateurs peuvent faire agréablement passer toute une soirée.
Hélas! ma chère Angèle, cela ne les empêche pas d’être significatives. De braves gens que je connais, campagnards élevant « du bestiau », s’en vinrent récemment voir leur fille mariée à la ville. On décida de faire festin et d’acheter une tête de veau entière. Je vous avouerai en confidence que je n’ai jamais mangé de tête de veau entière; mais il parait que c’est un mets délicieux. Seulement, les excellents paysans qui l’achetèrent s’aperçurent avec une certaine stupéfaction qu’ils la payaient très exactement le prix qu’eux-mêmes vendaient à la campagne le veau tout entier. De là à conclure que toute la valeur du veau, comme celle de l’homme, est dans sa tête, il n’y avait qu’un pas: ces gens n’avaient pas l’intelligence assez résolument métaphysique pour le franchir.
Je vous ai donc raconté, moi aussi, une histoire de consommateurs, et vous en tirerez la morale que vous voudrez, en prenant bien garde qu’il ne faut peut-être pas trop accabler le boucher détaillant. Mais je pensais à cette histoire, l’autre jour, en écoutant parler dans une conférence un homme que l’on présente parfois, dans son pays, comme une sorte de dictateur économique et que les Américains appellent le Ford de la Suisse. Je n’ai pas à vous faire le portrait de M. Gottlieb Duttweiler, dont la presse s’occupe en ce moment, mais j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui, et je dois avouer que plusieurs de ses propos m’ont paru ne pas devoir être réservés à la seule Suisse.
Le Ford helvétique, lui aussi, connaît quelques histoires de consommateurs. Tout jeune, il est venu en France, où on lui a dit que le premier devoir d’un homme était de s’acheter un chapeau haut de forme. Coiffé de ce couvrechef impressionnant, il a appris son métier, puis il a plus ou moins parcouru le monde: en Argentine, il a eu la révélation de sa vie en découvrant non point que le veau valait le prix de sa tête, mais qu’il y avait une différence notable entre le prix du bétail dans les pampas et celui des boucheries suisses. Comme vous le voyez, ma chère Angèle, cela revient à peu près au même. Rentré dans son pays, il organisa une défense des consommateurs par des moyens si modernes que le gouvernement lui déclara la guerre. Un jour qu’on avait réussi à le frapper d’une amende, il mit un petit papier dans tous ses sacs de café, demandant deux sous à ses clients et amis afin de payer ladite amende. La somme fut largement couverte dans les quarante-huit heures. A force d’avions lançant des tracts, à force de patience et d’ingéniosité, il eut bientôt tout le pays pour lui. Quand des concurrents, voulant arrêter sa puissance, baissèrent euxmêmes leur prix, de façon à vendre à perte, il avertit ses clients que lui-même ne pouvait pas en faire autant, qu’il y avait là une manoeuvre, et qu’il espérait qu’on le suivrait, et personne ne l’abandonna.
Vous voyez, ma chère Angèle, qu’il s’agit là d’un monsieur assez pittoresque, sans compter qu’il est encore un prodigieux organisateur de tourisme. Mais j’avoue que ses réflexions sur les consommateurs m’ont paru pleines d’un sel délicieux.
« La France, disait-il, est le pays des ménagères. Presque toutes les femmes, même les plus riches, s’occupent, de près ou de loin, de leur ménage, savent le prix des choses, s’y intéressent. Comment se fait-il que personne n’ait jamais songé qu’il y avait là une force extraordinaire, qui demeure inemployée? Imaginez un parti politique, un journal, un organisme quelconque, dont le seul but serait la défense des ménagères. Vous ne pensez pas qu’il faudrait tout de suite compter avec cette puissance, et qu’elle représenterait beaucoup plus le pays que les formations habituelles? »
Je ne saurais dire, ma chère Angèle, combien cette idée, même présentée d’une manière simple, m’a paru séduisante. Car elle se rapproche de toutes les idées qui me plaisent, et qui consistent d’abord à ne rien construire dans l’abstrait, mais à faire l’expérience de la réalité. Notre pays est fondé sur des organismes absurdes qui ne représentent rien, puisqu’ils ne représentent que des individus unis selon la loi de l’intérêt électoral. Les intérêts réels sont ailleurs, qu’il s’agisse des intérêts des producteurs unis selon la loi de leur production, ou qu’il s’agisse des intérêts des consommateurs. De ces derniers, il est trop évident que rigoureusement personne ne s’occupe. Je ne désire point instituer une nouvelle lutte de classes, la classe des producteurs contre celle des consommateurs, de même qu’il existe une lutte de classes entre les capitalistes et les salariés. Mais enfin, dans le pays qui est le pays des ménagères, l’absence d’un organisme de protection n’est-elle pas assez surprenante?
Je vous sais trop raisonnable, ma chère Angèle, pour me répondre qu’il existe l’Etat. Car dans la transformation magique qui fait que la tête de veau coûte aussi cher que le veau, j’imagine aisément que l’Etat a eu son coup de baguette à placer. Des méfaits de cette Carabosse, nous sommes tous victimes, mais plus encore ce peuple immense de ménagères, armé de livres de comptes, de chiffons et d’encaustique, peuple de fourmis encombré de paquets et de filets à provisions, et sans qui la France n’existerait pas. A la première femme, si l’on en croit Péguy, le Créateur a dit: « Femme, tu rangeras », et le poète ajoutait:
Vous rangeriez Dieu même
S’il venait à passer devant votre maison.
Ne vous offensez point, ma chère Angèle, d’un peu d’ironie. Car si les choses continuent longtemps, Eve ne pourra plus ranger, la fourmi aura le sort de la cigale, et la plus moderne des histoires de consommateurs, si l’on n’y met pas bon ordre, finira par un petit air de violon devant un buffet scientifiquement nettoyé par le vide.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 5 décembre 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : LA QUERELLE DU « CID » N’AURA PAS LIEU
Puisque vous suivez avec amour, ma chère Angèle, les études de vos enfants, peut-être avez-vous appris, en lisant quelque édition classique, qu’on aurait dû célébrer à la fin de cette année le troisième centenaire du Cid. Pour ma part, voilà près d’un an que j’attends sans espérance cette célébration, dont quelques journalistes pleins d’enthousiasme et de naïveté avaient annoncé qu’elle serait belle. Et décembre bientôt s’achève: M. René Rocher a joué Le Cid au printemps, mais M. René Rocher n’est qu’un homme de bonne volonté, et non pas l’Etat, et d’ailleurs je n’apprécie guère, je l’avoue, son pâle conformisme et ses hoquets de Comédie
Française. L’Odéon, ces jours-ci, nous présente un autre Cid. Mais qui connait l’Odéon? Enfin, on me jure que la Comédie-Française va se décider, qu’elle a déjà retenu le plus rouge et le plus formidable de ses braillards, je veux dire M. Vidalin, pour incarner Rodrigue. I1 faut être bien informé pour le savoir, et j’avoue, ma chère Angèle, que mon coeur en est ému.
Sans doute, en cette fin d’année 1936, avons-nous d’autres sujets de préoccupation que Le Cid, et, dans les jours où alternent l’abdication d’Edouard VIII et l’abdication de Mrs Simpson, les personnes lettrées vous diraient avec satisfaction qu’elles trouveraient plus d’actualité à Bérénice. Mais peut-être vous-même, et à plus forte raison M. Edouard Bourdet ou M. Jean Zay, ne vous rendez-vous pas tout à fait compte de ce qu’est Le Cid. J’aimerais, ma chère Angèle, comme vous êtes curieuse de notre temps, procéder par comparaisons. La victoire de Corbie sur les Espagnols peut passer pour une sorte de Marne 1636. Imaginez-vous le Siegfried de Giraudoux après notre Marne à nous? Ou bien encore, puisque vous êtes claudélienne, puis-je vous dire que Le Cid, c’est Le Soulier de satin d’il y a trois siècles? J’aime mieux vous dire pourtant autre chose, qui vous paraitra bien banal: c’est le premier chef-d’oeuvre de notre théâtre moderne.
Imaginez un instant, ma chère Angèle, que nous vivions dans l’un de ces pays où sévit la barbarie illettrée de la dictature: je veux dire l’Italie, l’Allemagne, le Portugal. Je pense même, voyez-vous, à la Russie, qui, ainsi que chacun sait depuis que M. Vuillermoz nous l’a dit, n’honorait pas le théâtre avant les Soviets, comme le prouvent le ridicule des Ballets russes et l’imbécillité de Stanislavsky. Et supposez que l’un de ces pays ait vu commencer l’une des productions théâtrales les plus riches et les plus continues du monde par un chef-d’oeuvre aussi jeune et aussi pur que Le Cid. Imaginez-vous les fêtes prodigieuses de l’Allemagne nouvelle, de l’Italie nouvelle? les représentations diverses, suivant des méthodes différentes, par les hommes les plus qualifiés pour la mise en scène? les honneurs officiels? les tentatives neuves? Imaginez-vous, en ce Moscou qui joue sur plusieurs théâtres à la fois la même pièce quand elle a du succès, avec des présentations dissemblables, imaginez-vous un Cid où l’on chercherait à rebâtir la scène médiévale où il a été joué, avec son décor unique et ses mansions, et ailleurs un Cid nu dans des rideaux gris, et ailleurs encore une chronique espagnole en quinze tableaux, où derrière la grille sévillane d’un jardin au clair de lune, l’ombre de Rodrigue surgirait devant Chîmène en deuil? Imaginez-vous les discussions, même les erreurs, la gloire, la résurrection indéfinie de l’immortelle querelle du Cid?
Hélas! ma chère Angèle, nous en sommes bien persuadés l’un et l’autre, la querelle du Cid n’aura pas lieu. M. Jouvet va monter au Théâtre-Français L’Illusion comique, et j’en suis ravi, car j’ai grande confiance et grande amitié pour le talent de M. Jouvet. Mais comme tout cela est timide quand il s’agit de rendre honneur au père de notre théâtre tragique, à celui qui vous ennuie peut-être parfois, parce qu’on vous l’a fait mal comprendre, mais qui est bien l’un des génies les plus variés et les plus tendres (mais oui, les plus tendres) de notre pays. Car on ne comprendra rien à Corneille tant qu’on ne se décidera pas à lui accoler de temps à autre l’épithète dont s’est indûment emparé son rival, l’homme le plus méchant du monde, et à dire le tendre Corneille.
La querelle du Cid, ou plutôt l’absence du Cid, est un symbole, voyez-vous, d’un certain nombre d’absences, et d’une absence plus grave, qui est l’absence de la France. Ce ne serait pas comprendre grand-chose à l’univers que de croire qu’il est indifférent d’honorer ou de ne pas honorer Le Cid. Les pays qui ont repris le sens de leur existence et de leur force sont tournés vers l’avenir, je le veux bien, mais ils n’oublient aucun de leurs sujets de gloire dans le passé. La France n’a pas la vocation de la cérémonie. Lorsqu’elle voulut célébrer Hugo, on commença par craindre qu’elle ne donnât au pompier lyrique de la démocratie une place excessive en faisant pour lui ce qu’elle ne faisait pas pour d’autres génies aussi grands, ou plus grands. Et puis, on s’aperçut que cette célébration était parfaitement ridicule et devenait offensante pour un homme qui, après tout, était un grand poète. Un ramassis d’acteurs chevronnés, le haut de forme et les larmes de M. Lebrun, quelques discours, des allocutions professorales, est-ce ainsi qu’on donne vie au passé, au génie, est-ce ainsi qu’on met en communication les hauts esprits et l’enthousiasme de la foule?
La chose est peut-être plus grave encore lorsqu’il s’agit d’honorer, non plus un poète entre les poètes, comme Hugo, grand assurément, mais pas plus que Villon, que Racine ou que Baudelaire, mais un initiateur, mais l’homme dont il a dépendu, en grande partie, que notre théâtre fût ou ne fût pas, mais une sorte de Capétien de nos lettres. Alors, l’offense me parait impossible à mesurer, qui offre à ce puissant inventeur de thèmes et de rythmes les glapissements de M. Vidalin et la médiocrité d’honneurs officiels honteux d’eux-mêmes. Tout se passe dans un monde glacé de professeurs en jaquette et d’acteurs en pourpoint rapiécé:. pour l’auteur d’Horace et de Sertorius, l’Italie eût délégué ses soldats, ses chemises noires, ses avions; pour le poète de Polyeucte et de L’Imitation, l’Eglise, en d’autres pays, eût été solennellement conviée, les cloches de NotreDame eussent sonné pour celui que Napoléon aurait voulu faire prince, le théâtre de Versailles eût ressuscité Psyché, fille enchantée de son génie et de celui de Molière. En France, quelques coups de chapeau hâtifs, ici et là, et les journaux parlent bien davantage de la querelle qui oppose M. Bernstein et M. Bourdet.
Relisons Le Cid, ma chère Angèle. Ce drame de l’épée et de la rose, du fleuve dans l’aube glacée, de la nuit dans les jardins de Séville, du Midi rayonnant où monte, derrière une jalousie de bois surmontée d’une vierge costumée, la plainte musicale de l’infante, ce mystère de la jeunesse, de l’héroîsme et de l’amour, scintillant du croisement des fers, du heurt de la croix et du croissant, cette chronique où s’épanouissent notre moyen âge et notre Renaissance à la fois, je crois qu’il faudra attendre longtemps avant de le voir célébrer selon la décence et selon l’honneur.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 12 décembre 1936.)

LUIGI PIRANDELLO
Dans ces temps troublés, la mort de Luigi Pirandello serat-elle capable de ramener l’attention sur cet écrivain si savoureux, et l’un des rares qui aient connu, ces dernières années, le paradoxal destin d’être à la fois très illustre et un peu oublié? Paris, qui avait tant fait pour sa renommée, commençait à l’ignorer. Le pirandellisme semblait seulement, comme le freudisme, une maladie d’après guerre, une de ces virulentes affections en isme, tantôt nommées d’après le nom de leur inventeur, et tantôt, comme le surréalisme, d’après un bacille plus abstrait. I1 faut espérer pourtant que l’avenir verra autre chose dans ce subtil magicien qui, tout compte fait, demeure le seul dramaturge européen depuis Ibsen.
I1 est très vrai que l’après-guerre fut sa patrie temporelle, depuis qu’on avait vu entrer, par l’ascenseur des Champs-Elysées, les six personnages qui nous apportaient un auteur. Pendant quelques années, on se plut à ces jeux de l’intelligence. On se rappela que Charles Dullin avait monté le premier La Volupté de l’honneur, on alla un peu partout applaudir les traductions de Benjamin Crémieux. Georges et Ludmilla Pitoëff et leur compagnie attachèrent leur nom à la propagande du pirandellisme, et c’est grâce à eux qu’un beau jour de 1926 nous pûmes voir cette comédie magnifique, sommet et parodie à la fois de la doctrine, Comme ci ou comme ça. Ensuite, la courbe de cette gloire s’inclina, et les Pitoëff encore, au moment du prix Nobel de 1934, nous montrèrent la dernière oeuvre du dramaturge sicilien, Ce soir, on improvise, qui est une reprise des thèmes des Six personnages.
Peut-être trouverait-on inutile de rappeler ici l’aspect général de ce théâtre, dont on a pu dire qu’il était avant tout un théâtre de la connaissance. Par-là convenait-il assez bien à une époque fort intellectualiste, malgré l’apparence, et les intermittences de l’esprit selon Pirandello rejoignaient vite les intermittences du coeur et de la mémoire selon Proust. Longuement, avec une sorte de facilité prodigieuse, l’héritier des improvisateurs italiens (il a écrit cinquante pièces) se plaisait à opposer dans sa moderne Commedia dell’ arte l’image de l’homme réel et les images que s’en forment sa famille, la société. Aussi, je crois bien qu’en un sens ses deux drames les plus caractéristiques restent Henri IV, où un fou, qui s’est pris un jour pour l’empereur d’Allemagne, vit déguisé, entouré d’une cour complaisante, et conserve son déguisement et son existence le jour où il recouvre la raison, parce que changer sa vie n’aurait plus de sens, et La Volupté de l’honneur, où une canaille intelligente que l’on force à jouer un rôle d’honnête homme, y prend goût, met tout le monde dans l’embarras par excès de vertu, et réconcilie en lui apparence et vérité.
Ce ne sont pas là des nouveautés, et il faut rire au nez de ceux qui voient en Pirandello un profond auteur philosophique. I1 y a dans de telles assertions un excès d’inculture. Je suis toujours étonné, par exemple, que parmi les prédécesseurs du pirandellisme, on ne cite jamais Musset, qui a pourtant écrit avec Lorenzaccio une très admirable Volupté du déshonneur, où il oppose d’une manière poignante, lui aussi, masque et visage. Mais cette opposition, qui n’est point neuve, personne ne l’avait jamais mise au centre d’une oeuvre avec autant de persistance, d’ingéniosité créatrice, de sens dramatique, que Luigi Pirandello.
Ses oeuvres les plus célèbres sont donc justement celles où la vérité est reflétée en miroirs divergents, et surtout les jeux intellectuels des Six personnages, de Comme ci ou comme ça. Non seulement, au centre de l’oeuvre, les héros opposent masque et visage, mais, en outre, on nous explique constamment que nous ne sommes pas devant la vie, mais au théâtre. L’auteur révèle le dessous des cartes, nous avertit que tout n’est qu’illusion, au moment même où nous allions le croire, et lorsque nous sortons de la salle où se sont affrontées ces créatures étranges, nous nous demandons si la réalité du monde visible est beaucoup plus réelle que l’illusion de l’art.
Tout cela, on le sait, mais on n’a peut-être pas assez remarqué que ceux qui ont tenté d’imiter Pirandello se sont vite cassé les reins. Car ils ont oublié que dans les pièces les plus surprenantes de Pirandello, celles où l’illusion semble être maitresse de la scène, la galerie des glaces reflète un monde assez solide. Du thème central de Six personnages (l’histoire du père), du thème central de Comme ci ou comme ça (l’histoire de l’héroïne), du thème central de Ce soir, on improvise (la jalousie), on pourrait tirer une bonne pièce en trois actes, sur le modèle du Boulevard. Et cette pièce est au moins commencée avant que l’auteur, à un moment, n’intervienne et n’abandonne le jeu. C’est-à-dire qu’il y a toujours, dans un drame pirandellien, une sorte de noix bien dure. C’est seulement ainsi, si l’on y réfléchit, que le pirandellisme peut séduire. Quand M. Jean-Victor Pellerin nous montre M. Ixe et M. Opéku, nous n’y croyons pas. Nous croyons, au contraire, à des personnages qui nous sont présentés comme des êtres vivants, et lorsque, ensuite, on vient nous dire qu’ils n’existent pas, qu’ils sont des chimères, c’est alors que nous sommes troublés. Mais, pour être troublés, il a fallu que nous croyions à eux. I1 faut, pour que le virus pirandellien opère, qu’il s’attaque à des êtres de chair.
C’est que le Sicilien travaillait presque toujours sur une nouvelle, et il est un nouvelliste incomparable. La nouvelle est le centre résistant de son oeuvre dramatique, sur laquelle il peut broder à souhait. On le voit particulièrement bien si on compare Ce soir, on improvise et l’admirable et sobre récit dont le drame est tiré. Cette nouvelle, Pirandello commençait d’ailleurs à la mettre en scène avec une extraordinaire force scénique. Je sais bien qu’on lui dénie habituellement ce don. Mais que l’on voie La Volupté de l’honneur. Je ne dis pas qu’on ne se perde pas un peu dans les subtilités du troisième acte. Mais comme on se passionne pour la figure centrale de l’homme tenté par l’honneur! Comme on se passionne, dans Tout pour le mieux, pour le héros affaibli qui découvre un jour que toute sa vie a reposé sur un mensonge! Tout cela est extraordinairement pirandellien, et en même temps extraordinairement dramatique et vivant.
C’est que, contrairement à ce qu’on a toujours cru, Pirandello commençait par ajouter foi à ses héros: sans la foi, sa désillusion ne serait pas possible. C’est cette foi qui apporte, pour finir, à ce théâtre si subtil et si plaisant, un élément qui me semble primordial, malgré le peu d’intérêt qu’on y a porté, et qui demeure un élément humain. On se rappelle le thème de Chacun sa vérité. Des inconnus font l’objet des conversations d’une petite ville. Il y a un mystère en eux. Comment le percer? L’homme vient expliquer son cas: il vit avec sa belle-mère qui est folle; sa femme est morte, il s’est remarié, mais la belle-mère croit que la seconde femme est toujours sa fille, et personne n’ose la détromper. Seulement, lorsqu’on interroge la belle-mère, elle donne une autre version: son gendre est fou, il a cru que sa femme était morte et qu’il en avait épousé une autre. Impossible de connaitre la vérité, car cette famille étrange vient de Sicile et ses papiers ont été détruits par un tremblement de terre. Et lorsqu’on interroge la jeune femme, qui seule sait la vérité, elle refuse de répondre, car justement elle est la vérité.
On a cru se trouver en présence d’un apologue ingénieux, sorte de résumé du pirandellisme. Mais il faut voir d’abord autre chose: il faut voir que cet homme, cette femme, sa belle-mère s’aiment profondément, et qu’ils sont prêts à tout pour sauvegarder leur bonheur. Voilà l’essentiel: l’oeuvre de Pirandello est une mise en scène des rêves, des pauvres illusions que font les hommes devant la souffrance. Je crois bien que si l’on ne comprend pas que la souffrance est au centre de ces commentaires subtils, on ne comprend pas grand-chose au plus original des dramaturges de ce temps. Les héros de Chacun sa vérité ne sont pas des symboles déguisés. Ils sont des êtres humains soumis à une inquisition terrible, et qui s’en tirent par le déguisement. Ainsi sans doute faisons-nous tous.
C’est pourquoi cette oeuvre, aujourd’hui achevée, m’a toujours apparu comme une oeuvre évidemment fort intelligente, mais aussi comme un témoignage de sensibilité exquise et de profonde civilisation.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 19 décembre 1936.)

LETTRE A UNE PROVINCIALE : AU PAYS DES AUTOBUS QUI SE PERDENT
Pour une de vos amies qui a un grand fils, ma chère Angèle, vous me demandez des renseignements sur la Cité Universitaire: est-il vrai que la grève sur le tas y est organisée en permanence, que le restaurant est vide et que de farouches miliciens en défendent l’entrée? Rassurez-vous, ma chère amie, vous êtes en retard de quelques semaines, ou peut-être en avance de quelques jours. La grève du restaurant de la Cité est provisoirement terminée, mais, à ce qu’on m’a dit, pourrait reprendre d’ici peu. Je dois avouer que, pour ma part, elle m’a fort réjoui.
J’ai passé une année, il n’y a pas si longtemps, à la Cité Universitaire, et je n’en ai pas gardé mauvais souvenir. C’est un lieu mythologique, ma chère Angèle, une foire de la jeunesse, abritée dans des pavillons d’Exposition universelle, de fragiles pavillons dont on s’étonne qu’ils ne tremblent pas au vent, déjà un peu usés, un peu abîmés, parce qu’ils n’avaient pas tous été construits pour durer. I1 y a un charme délicieux dans ces pelouses, ces baroques maisons alsaciennes noyées de lierre, ces Parthénons et ces châteaux à demi ridicules. Soyez assurée que je n’ai rien contre la Cité, encore moins contre les donateurs qui ont eu l’idée charmante de construire, aux abords de Montsouris, ces abris éphémères et ravissants pour le peuple éphémère de la jeunesse. Peut-être ne savez-vous pas qui est M. Honnorat, ma chère Angèle? Je ne sais pas grand-chose de lui non plus, mais je serais peiné si l’on me prouvait que ce ministre oublié fut autre chose qu’un grand poète: car il a inventé la Cité Universitaire et imaginé, par l’heure d’été, de nous donner dans les beaux mois de longues et pures soirées.
Mais je crois bien que la Cité Universitaire est aussi, pour des esprits moins sensibles au charme immédiat de l’heure, un exemple éminent des lois de dégradation qui régissent notre univers. Peut-être y avait-il sur ces berceaux de mauvaises fées. Je le croirais assez volontiers si je pense qu’on a tout fait, ou à peu près, pour qu’une oeuvre si noble ne fût pas viable. On n’a pas compris que disjoindre le travail et le repos sans certaines conditions était une absurdité, et qu’il était ridicule de vouloir faire habiter les étudiants si loin des lieux où. ils travaillent. A tout le moins, puisqu’on ne pouvait transporter le Quartier Latin tout entier dans les parcs et les terrains aérés de Montsouris, il était ridicule de ne pas organiser ces moyens de transport rapides qui, aujourd’hui, rapprochent si aisément deux lieux. Un seul autobus, tous les quarts d’heure, réunit la Cité et le Quartier Latin. Habilement, on s’est arrangé pour que ce parcours comporte deux « sections » au lieu d’une. A huit heures du soir, son trafic s’interrompt. I1 est toujours en retard: l’autre soir, ma chère Angèle, après une demi-heure d’attente, on m’a dit qu’il s’était perdu dans Arcueil. Comme cela est admirablement français!
Aussi, ma chère Angèle, la Cité n’a-t-elle point d’âme. Aux temps bienheureux où les étrangers affluaient à Paris, où les chambres coûtaient au Quartier Latin des prix astronomiques, on refusait huit cents demandes par an. Aujourd’hui, les étrangers sont partis, les chambres du Quartier ont baissé leurs prix, celles de la Cité ont augmenté. Qui est assez riche pour payer quatre cents francs un logis dans un pavillon étranger? Avec les frais de communication? Et même pour les cités françaises, êtes-vous sûre que les étudiants ne préfèrent pas un hôtel, même inconfortable, plus près de leur travail, de leurs plaisirs, de leurs cafés? I1 y a des avantages à la Cité, mais ce ne sont point ceux auxquels tient la jeunesse française: car c’est surtout un certain confort. Et, de jour en jour, la Cité se vide. Ceux qui y habitent encore se contentent d’y coucher et n’y apparaissent pas de toute la journée. On doit, hélas! faire du racolage.
Y dînent-ils ? La grève du restaurant vous a appris, ma chère Angèle, qu’ils n’étaient pas contents. Jadis, le restaurant était logé dans un hangar en bois fort pittoresque. Aujourd’hui, dans la somptueuse Maison Internationale, ses salles voûtées imitent tant bien que mal le réfectoire de couvent. Ce n’est pas très gai, et, pour ma part, je préfère les restaurants russes de la rue Royer-Collard, qui, pour sept francs, vous donnent des fleurs, un orchestre, des petites tables et l’illusion d’un luxe naïf. Au moins, à la Cité, les prix sont-ils bas? Hélas, ma chère Angèle, ils sont élevés pour des étudiants. Je ne dis pas que déjeuner pour huit francs soit cher, mais qu’on ne me prétende pas qu’il s’agit là d’une institution philanthropique, puisqu’il ne manque pas de restaurants à meilleur compte. La nourriture y est fort mauvaise, disons-le tout net, et il n’y a pas d’organisation plus défectueuse que celle-là. Un petit fait vous dépeindra mieux que tout autre la très probable hypocrisie qui préside à cette organisation. On vient d’ouvrir une salle de réunion, dans la Maison Internationale. J’y ai pris un café, d’ailleurs honnête. La règle, comme partout, est qu’on se sert au comptoir, qu’on ne donne pas de pourboire et que la maison ne fait pas de bénéfices. Ce café coûte douze sous. Mais pourquoi tant de bistros, qui n’ont pas fait voeu de charité, que je sache, donnent-ils le leur, au Quartier Latin et ailleurs, pour dix sous, pour huit sous, voire pour sept? I1 faut bien qu’ils y gagnent, pourtant.
Ne vous étonnez pas, ma chère Angèle, si les étudiants de la Cité Universitaire demeurent insensibles à tant de belles phrases sur le rapprochement des peuples et sur l’aide apportée aux travailleurs intellectuels. Cette aide existe, ou a existé, et je ne vous écris point cela pour diminuer le rôle, d’ailleurs admirable, de ceux qui ont fondé la Cité et qui, chaque année encore, font construire de nouveaux pavillons, défrichent la zone, préparent un parc de sports. Mais, malgré tout, ils ne peuvent tout faire, et l’Etat reste le grand responsable. Un contrôle un peu plus sévère ferait assurément du restaurant autre chose que l’indécente gargote qu’il est, à des prix que tous les étudiants trouvent trop élevés. Une organisation plus intelligente réclamerait à la T.C.R.P. des autobus rapides, pratiques, économiques et qui ne se perdent pas.
Peut-être pour cela, ma chère Angèle, faudrait-il aimer la jeunesse, faudrait-il croire en elle. La Cité ne peut pas vivre en France, malgré le parc, l’air pur, les constructions dérisoires et charmantes, parce que la France est un pays de vieux. On ne veut pas voir l’avenir, on ne veut pas voir les conséquences, et les meilleures idées deviennent de pauvres inventions. Tant que cet état d’esprit n’aura pas changé, la Cité Universitaire sera une ville morte, ravissante mais déserte, dans un pays brumeux, l’ultima Thulé de l’enseignement, au bord d’un no man’s land si effrayant que les autobus se perdent pour y arriver.

Robert BRASILLACH.
(Je Suis Partout, 26 décembre 1936.
)

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